"West Side Story" : danse tof, voix bof

En Europe, pouvoir assister "en vrai" à une comédie musicale américaine reste un privilège rare, surtout si la comédie est "West Side Story", dans la production originale de Broadway (1959).

Martine D. Mergeay
"West Side Story" : danse tof, voix bof
©NILZ BOEHME

En Europe, pouvoir assister "en vrai" à une comédie musicale américaine reste un privilège rare, surtout si la comédie est "West Side Story", dans la production originale de Broadway (1959). Présentée récemment dans nos pages liégeoises, ce chef d’œuvre inégalé du XX e siècle - livret de Arthur Laurents, paroles de Stephen Sondheim et musique de Leonard Bernstein - a donc été remonté aux Etats-Unis dans la mise en scène et les chorégraphies originales de Jerome Robbins, telle que le public new-yorkais la découvrit au premier jour, avant le film qui un an plus tard allait récolter 10 Oscars et porter cet opéra hors normes au sommet de la popularité mondiale. En dehors d’une attachante production donnée par des préprofessionnels à Bruxelles et à Louvain-la-Neuve en 2006 (Ars Lyrica, sous la direction musicale David Miller), personne ne s’est risqué à reprendre cette œuvre en Belgique, et pour cause : les chorégraphies demandent une virtuosité et une énergie hors du commun, la musique - si accessible à l’écoute - est complexe, autant pour les voix que pour les instruments, les mêmes actants doivent pouvoir aussi bien danser et jouer que chanter (c’est le propre des "musicals" mais ici à un niveau particulièrement exigeant), bref, c’est toute une "tradition" à faire vivre, qui demande quelques générations d’entraînement L’actuelle tournée menée par des producteurs américains (MTI, BB Promotion, Sundance Productions) en collaboration avec les maisons d’accueil (l’Opéra royal de Wallonie et le Forum de Liège, en l’occurrence) associe des forces artistiques locales au noyau de départ : l’orchestre de West Side Story est donc mêlé à une importante section de l’orchestre de l’ORW, cuivres et percussions en tête, et l’ensemble est placé sous la direction de Donald Chan. Nous avons suivi la représentation du 14, au Forum de Liège.

On appréciera l’efficace concept scénographique de Robbins, revu par le décorateur hollandais Paul Gallis, où, sur fond de photos urbaines géantes, l’action se déroule entre deux structures à étages mobiles, pouvant devenir tour à tour le bar de Doc, l’atelier de couture d’Anita, la maison de Maria, etc; les lumières fabuleuses de l’Allemand Peter Halbsgut; les costumes années-50-pur-jus de Renate Schmitzer; mais c’est assurément des chorégraphies de Robbins, réactualisées par Joey McKneely, que viendra le choc. Mélange de sauvagerie (d’animalité même) et de grâce, de violence et de discipline, elles sont à proprement parler "sensationnelles", la sensation coup de poing, surtout, mais aussi griserie du paroxysme, et parfois incoercible émotion, comme dans la danse funèbre où Jets et Sharks, vêtus de blanc et comme dématérialisés, se réunissent dans un ailleurs lumineux mêlant le deuil et l’espoir. Par contre, le vocal est faible. Même si leur don de scène fait passer la pilule, pas plus Scott Sussman (Tony) que Ali Ewoldt (Maria) ne domine sa partie : voix chaude mais instable et sans finesse, pour le premier, timbre criard et défauts d’intonations pour la seconde (une seconde distribution comprend Chad Illigus et Kendall Kelly). Par contre, Desirée Davar (Anita) s’affirme comme une grande pro, voix et danse explosives, de même que Michael Jablonsky (Riff) et Emmanuel De Jesus Silva (Bernardo), moins exposés et excellents danseurs. Même les chœurs (masculins) ont du mal à sonner, plus occupés de rythme et d’énergie de que justesse ; mais les femmes - plus pacifiques (les chœurs sont réservés aux Portoricaines), et boostées par Anita - chantent juste et bien. "America" est irrésistible. A Liège jusqu’à dimanche, la production ouvrira la saison du nouveau "Pôle lyrique" de Charleroi, le 24 octobre.

A Liège, Forum, jusqu’au 18 octobre (à 15h et à 20h). A Charleroi (Palais des Beaux-Arts), les 24 (20h) et 25 (16h et 20h). Info : 04.221.47.22 ou www.orw.be