Tartuffe, messie malgré lui

Dans le billet qui ouvre le programme, Armand Delcampe signe "croyant en Molière". Treize ans après, il revient au "Tartuffe", cédant la mise en scène au Français Patrice Kerbrat, mais remontant sur le plateau pour incarner Orgon, la dupe du faux dévot.

Philip Tirard
Tartuffe, messie malgré lui
©D.R.

Dans le billet qui ouvre le programme, Armand Delcampe signe "croyant en Molière". Treize ans après, il revient au "Tartuffe", cédant la mise en scène au Français Patrice Kerbrat, mais remontant sur le plateau pour incarner Orgon, la dupe du faux dévot.

Le propos de Kerbrat est clair et tient la route : Tartuffe est l’émanation des fantasmes d’Orgon. Comme personnage, "Tartuffe n’existe pas", proclame-t-il. "Il ne doit son existence qu’à la mauvaise conscience d’Orgon. Il est tel qu’Orgon l’invente, le veut, le rêve, réceptacle de tous les péchés du monde, rédempteur et messie malgré lui, à jamais mouvant, incertain, et pour toujours insaisissable."

L’interprétation de Benoît Verhaert répond en tous points à ce "cahier de charges". Soutanelle blanche et bonnet noir, il a des allures de Pierrot lunaire. N’apparaissant qu’au troisième acte, il n’exprime au fond qu’un seul désir : obtenir les faveurs de l’épouse de son bienfaiteur, la belle Elmire (Isabelle Roelandt, souveraine de féminité et de loyauté conjugale). Il semble n’en pas revenir des extravagances d’Orgon, même s’il en tire tout le profit qu’il peut.

Du coup, sa "victime" n’en paraît que plus dangereusement autodestructrice. Armand Delcampe est à la fois drôle et bouleversant dans ce pater familias autoritaire jusqu’à la cruauté, proie d’une idée fixe qui mène inexorablement à sa perte et à celle de tous les siens. Et quand enfin il voit clair dans son abuseur, c’est encore pour s’emporter à mauvais escient, brûlant sans discernement ce qu’il a adoré.

Ses joutes avec la servante Dorine aux deux premiers actes rendent tout le suc du comique moliéresque qu’on est en droit d’espérer. Marie-Line Lefebvre connaît la partition à fond -elle tenait déjà le rôle dans la mise en scène de Delcampe en 1996 - et en fait ressortir la plus petite nuance, dans une justesse de ton et de rythme qui donnent par endroits le frisson.

Bien adaptés au vaste plateau de la Grande Aula de Louvain-la-Neuve, l’austérité grandiose de la scénographie d’Edouard Laug et des lumières de Laurent Béal, ainsi que les costumes d’époque cossus sans outrance de Jean-Daniel Vuillermoz, confèrent une sorte de dignité lumineuse à l’action. Par contraste, le burlesque et la folie du maître des lieux s’en trouvent exacerbés, tout en évitant le piège de l’hystérie galopante.

La très belle voix de Robert Guilmard (Cléante) fait merveille malgré un débit un peu hâtif. Myriem Akheddiou (Marianne) et Laurent Micheli (Damis) pèchent par une certaine retenue. Le Valère de Frédéric Nyssen a de la présence et de la prestance. On retrouve aussi avec délice Colette Emmanuelle dans la redoutable Madame Pernelle du premier acte. L’apparition de François Sikivie en Monsieur Loyal vient savoureusement égayer le cinquième acte. Bref, une réalisation soignée et limpide dans le pur esprit du Grand Siècle français.

Louvain-la-Neuve, Aula Magna, jusqu’au 30 octobre. Durée : 2h10. De 10 à 20 €. Tél. 0800.25.325. Web : www.atjv.be .