Beau et terrible Lorenzaccio

Mettre en scène un "classique" de l’histoire du théâtre est toujours délicat. Revisiter des chefs-d’oeuvres, souvent considérés comme intouchables, implique l’apport d’un point de vue innovant. Pari risqué, donc, mais pari réussi pour le metteur en scène belge Yves Beausnesne qui offre un nouveau regard au "Lorenzaccio" d’Alfred de Musset, la seule tragédie française shakespearienne.

Camille Perotti
Beau et terrible Lorenzaccio
©D.R.

Mettre en scène un "classique" de l’histoire du théâtre est toujours délicat. Revisiter des chefs-d’oeuvres, souvent considérés comme intouchables, implique l’apport d’un point de vue innovant. Pari risqué, donc, mais pari réussi pour le metteur en scène belge Yves Beausnesne qui offre un nouveau regard au "Lorenzaccio" d’Alfred de Musset, la seule tragédie française shakespearienne.

"La pièce de Musset est un monstre qui court plusieurs lièvres en même temps, un monstre qui trimballe sa réputation sulfureuse et charrie ses séductions infernales, toujours prêtes à réunir les amateurs d’odeurs sans sainteté. Voilà la vraie nouveauté, c’est-à-dire quelque chose qui ne vieillit pas malgré le temps", écrit Yves Beaunesne à propos de "Lorenzaccio".

A Florence, au temps des Médicis, Lorenzo, jeune cousin du duc régnant avec cruauté, Alexandre de Médicis - personnage lâche et dépravé -, médite l’assassinat de ce dernier tout en entretenant une relation ambiguë avec lui. Espérant libérer sa patrie du joug du despote et donner le pouvoir aux républicains, le mystérieux Lorenzo de Médicis, sensible et glissant, mélange de Brutus et d’Hamlet, devient le compagnon de débauche d’Alexandre pour mieux l’atteindre. Quel idéal guidait vraiment ce personnage ? Faut-il renoncer à son honneur pour le bien de la cité ? L’assassinat n’était-il qu’un acte désespéré ? Héroïsme, cynisme, illusion de l’engagement, réflexion politique, "Lorenzaccio" aborde tous ces thèmes sans détours. Dans les années 1830, cette pièce fit scandale en France alors que le peuple souffrait de l’échec cuisant des Républicains.

Sur le plateau dépouillé où un immense tissu épais suspendu par des fils permet de moduler le décor à volonté et où un tapis est déroulé au gré des scènes intérieures ou extérieures, les comédiens côtoient des marionnettes de bois. Actionnées par d’autres comédiens cachés sous un costume noir, elles portent la voix du peuple, anonyme et touchante. Le résultat plastique associé à la scénographie de Damien Caille-Perret et les costumes de Patrice Cauchetier est d’une beauté captivante reflétant l’atmosphère de compot et de décadence.

Fluide et intrigante, la mise en scène d’Yves Beaunesne révèle des aspects peu représentés habituellement, comme la liaison homosexuelle de Lorenzo et Alexandre sous-jacente dans le texte de Musset. Sa direction d’acteurs est également remarquable; le formidable Mathieu Genet incarne un Lorenzaccio ambigu et sombre, peureux et sensible, tragique et moderne tandis que Thomas Condemine, l’indigne duc, campe avec sympathie l’exact opposé de son jeune cousin.

Un spectacle vibrant, beau et terrible, d’une rare intensité.

Liège, théâtre de la Place, du 12 au 16 janvier à 20h30 sauf le mercredi à 19h puis rencontre avec l’équipe du spectacle. Durée : env. 2h15, de 9 à 16 €. Infos : 04.342.00.00 et www.theatredelaplace.be