Deux grands chorégraphes réunis autour de Mahler

Ni l’un ni l’autre ne se souvient d’un cas semblable : deux grands chorégraphes réalisant ensemble un même spectacle ! Anne Teresa De Keersmaeker et Jérôme Bel comptent parmi les tout grands chorégraphes contemporains.

Deux grands chorégraphes réunis autour de Mahler
©D.R.
Guy Duplat

Rencontre

Ni l’un ni l’autre ne se souvient d’un cas semblable : deux grands chorégraphes réalisant ensemble un même spectacle ! Anne Teresa De Keersmaeker et Jérôme Bel comptent parmi les tout grands chorégraphes contemporains. Dans ce milieu, le narcissisme est souvent roi, pourtant ici, pour "3Abscheid" qui sera créé ce 16 février à la Monnaie, ils ont travaillé et créé ensemble et, à les voir comme deux collégiens, comme des amis de toujours, la collaboration fut agréable et féconde.

Pourtant, tout semblait opposer la chorégraphe belge et le Français, infatigable et jouissif "décortiqueur" de la danse. Y compris leur look : rigueur en noir de l’une, fantaisie d’un pull rose et d’un jean usé sur des vieilles bottines pour l’autre. L’une construirait tandis que l’autre, très sociologue, déconstruirait. Mais les deux complices n’ont pas cette vision. " Ça n’a jamais été une question qu’on s’est posée, c’est une grande tristesse pour moi d’entendre répéter que je serais contre la danse ", répond Jérôme Bel. " On parle de Jérôme comme d’un tenant de la non-danse, or tout ce que j’ai vu, appuie Anne Teresa, démontre le contraire, à commencer par The show must go on qui donnait à aimer la danse avec une belle économie de moyens. Jérôme a, comme moi, une volonté de prendre la danse au sérieux." Les deux se sont donc petit à petit apprivoisés et appréciés. Jérôme avait découvert Anne Teresa quand il n’avait que 18 ans, à Avignon, l’année où Pina Bausch faisait vibrer la cour d’honneur avec "Nelken" . Anne Teresa proposait "Rosas danst Rosas" et, si une partie du public ne comprenait pas, Jérôme était subjugué.

Leur collaboration aujourd’hui n’est pas fortuite. C’est Anne Teresa qui est allée chercher Jérôme. Et sa venue se place dans une récente interrogation par la chorégraphe de Rosas des fondements mêmes de la danse. Une réflexion dans laquelle Jérôme peut l’aider à avancer. "Il est vrai que dans tes derniers spectacles, lui dit-il, tu réinterroges tes pratiques, tu te remets en cause." "Oui, admet-elle. Dans mes premières pièces, j’avais un certain non-savoir-faire qui m’a guidée de manière naturelle à faire beaucoup avec peu. Je touchais à la naissance des choses. Puis, mon travail s’est complexifié et il a fallu "Keeping Still" avec la plasticienne Ann Veronica Janssens pour que je m’interroge. Elle me disait toujours de réduire, d’enlever ."

"Keeping Still" était déjà un spectacle autour du "Chant de la terre" de Mahler, musique sublime autour de laquelle Anne Teresa tourne depuis des années. Dans "Keeping Still" , elle chantait elle-même Mahler et paraissait errer dans le cône de brume créé par Ann Veronica Janssens.

C’est "L’Adieu", le sixième chant, le plus fort, le plus long, le plus émouvant que le duo reprend ici avec l’ensemble Ictus jouant sur scène et accompagnant la mezzo-soprano Sara Fulgoni qui se retrouve sur scène avec Anne Teresa, seule danseuse et l’orchestre Ictus.

Anne Teresa en bottines de randonnée et jeans, dans la tenue qu’elle utilise pour se balader seule, comme elle l’aime, dans les montagnes, jusque dans l’Himalaya. "J’ai un grand attachement à la nature, dit-elle , sans doute parce que je suis fille de fermière. J’aime marcher. Quand j’ai découvert cette musique, je fus comme envoûtée sans savoir ce qu’elle recouvrait exactement. J’ai vécu d’emblée une expérience sensible exceptionnelle. Puis, j’ai commencé à comprendre de quoi elle parlait." Mahler l’a composée peu avant sa mort. Il venait de perdre sa fille, il se savait condamné. Dans "L’Adieu" sur des textes de deux poètes taoïstes chinois, Meng Haoran et Wang Wei, il parle de l’approche de la mort dont on entend les pas dans chaque note.

Ce lied de trente minutes est une lente marche vers le néant, mais aussi le désir de l’ami, la beauté du monde qu’on va quitter, la nostalgie infinie, la solitude, la vie qui continue quand même : "Je m’en vais errer dans les montagnes, je cherche le repos pour mon cœur solitaire. Calme est mon cœur et il attend son heure. Partout, la terre bien aimée s’épanouit en fleurs au printemps et reverdit ! Partout et pour toujours les lointains bleuissent ! Eternellement Eternellement."

Anne Teresa De Keersmaeker nous explique alors l’essence même de son désir de danser cette musique : "J’ai commencé petit à petit à comprendre ce "Chant de la terre" . Et cela arrivait à un moment où en tant que femme, que chorégraphe, que danseuse, il fallait que je parle de la mort, du temps qui passe, de ce que le temps fait sur le corps." "L’Adieu" est une méditation sur la fragilité du destin de l’homme. Une méditation sans religion, avec juste ce panthéisme de la nature propre au romantisme.

Mais dans sa réflexion, elle se sentait "coincée" , n’avançait pas. Elle fit alors appel à Jérôme Bel, "car mes solutions ne me satisfaisaient jamais . Je n’avais qu’à y gagner. Qu’est ce que j’aurais pu perdre dans cette collaboration ? Je n’ai jamais eu peur de prendre le risque d’apparaître ridicule. L’important était ce désir vis-à-vis de cette musique et l’envie de trouver une juste forme" . "On s’est rapprochés , poursuit Bel, on est allé voir Forsythe ensemble, on a discuté. Anne Teresa avait besoin d’un regard extérieur pour lui dire ce qu’elle avait à faire. Elle voit des choses, elle les vit, elle les propose et moi, je regarde, j’analyse, je tente de clarifier pour trouver une forme adéquate."

Alors que dans "Keeping Still" elle dansait l’errance dans le brouillard, ici, elle est habillée de ses grosses chaussures et le spectacle est aussi le making of de son désir de mettre en scène et danser ce chant. "Il fallait capter le processus, poursuit Jérôme Bel, voir de quel désir cela venait, évoquer la confrontation du personnage avec la mort. Ce qui comptait c’était la quête, la recherche plus que le résultat."

Ils ont décidé de ne représenter que le sixième, le plus beau, le plus long, mais ce chant sera repris "a capo", trois fois, de différentes manières, sous différents angles. "Dans les philosophies asiatiques , sourit Anne Teresa, il y a un, deux, trois et puis c’est l’infini. Après trois fois, on est à l’éternité. Je peux donc accepter de mourir si la vie continue et cela me réjouit." "Anne Teresa , commente Jérôme Bel, dansera dans un état et une intensité qui devraient réveiller chez le spectateur des interrogations, des affects, des sensations sur le temps, la nature, la mort, la rage de devoir abandonner la vie, le désir qui est toujours là. "

"Le Chant de la terre" marque un apogée du romantisme, une période musicale qu’Anne Teresa n’a quasi jamais utilisée dans ses spectacles. A cette époque, il y avait encore l’idée d’un lien entre l’homme et la nature sublime, une fusion dans la beauté du monde. " Mahler marque la fin d’une époque , commente Anne Teresa dont on connaît le souci écologique. Il est à une limite. Ceux qui glorifient alors la nature sont les mêmes qui la mettront à mal par l’industrialisation massive jusqu’au désastre de la guerre de 1914 quand il y eut le gaz mortel dans les tranchées. Cette vision de la nature et de l’homme dans la nature est morte. "

Gustav Mahler n’avait que 47 ans, mais se savait condamné. " A la fin de ma vie, il me faut rapprendre à me tenir debout et à marcher comme un enfant ", a-t-il écrit. "Le Chant de la terre", c’est sa 9e symphonie. "Je pense que c’est la chose la plus personnelle que j’ai écrite ", dira-t-il peu avant de mourir.

"3Abscheid", de Jérôme Bel et Ann Teresa De Keersmaeker, à la Monnaie, Bruxelles, du 16 au 20 février à 20h. De 20 à 30 €. Infos & Rés. : 070.233.939, www.lamonnaie.be