L’horreur à rebours

Clôturant le cycle Québec du Zone Urbaine Théâtre, "La défonce" de Pascal Chevarie est un spectacle percutant; on en ressort comme après avoir assisté malgré soi à une violente bagarre. Jasmina Douieb, lauréate du prix Jacques Huisman 2009, signe la mise en scène de cette pièce à la langue québécoise que l’on reconnaît à sa rugosité et ses mots emprunts à la fois de modernité et de lyrisme.

L’horreur à rebours
©D.R.
Camille Perotti

Clôturant le cycle Québec du Zone Urbaine Théâtre, "La défonce" de Pascal Chevarie est un spectacle percutant; on en ressort comme après avoir assisté malgré soi à une violente bagarre. Jasmina Douieb, lauréate du prix Jacques Huisman 2009, signe la mise en scène de cette pièce à la langue québécoise que l’on reconnaît à sa rugosité et ses mots emprunts à la fois de modernité et de lyrisme.

L’intrigue n’a rien de suave : trois hommes qui décident de "faire la défonce" emportent des packs de bière dans leur camionnette et s’embarquent dans la forêt pour se saouler, pour s’oublier une nuit, comme ils le font souvent entre copains. Extrêmes, emportés dans leur rage, ils semblent décalés avec la réalité. Sur leur chemin, ils tombent sur une fille, "la vache" comme ils l’appellent, un peu gothique, très rock’n’roll. Jay est amoureux et lui demande sans cesse si ses sentiments sont réciproques, elle répond par la négative pour la dixième fois mais se laisse convaincre par le trio infernal d’aller boire un verre avec eux. Puis la virée dérape, s’échappe, comme la terre qui leur file entre les doigts.

C’est à rebours que ces quatre-là racontent ce qui s’est passé, avec leurs mots qui se précipitent, la colère qui monte et l’affolement puis la culpabilité croissante. Georges Lini, directeur artistique du ZUT, interprète Didi, le petit frère paumé et apeuré mais qui n’oublie pas de prendre les devants, Toni D’Antonio est Jay celui qui en pinçait pour "la vache" et qui redescend le plus rapidement sur terre tandis que Fred, le troisième compère, incarné par Nicolas Ossowski, semble mener ses "frères" et les influencer avec machiavélisme. Tous trois forment un trio de plus en plus effrayant à mesure de leur récit qui les confronte à la réalité des faits et du témoignage de la fille -Catherine Grosjean qui fait sien le rythme de la langue de Pascal Chevarie.

Dans "La défonce", Jasmina Douieb met en exergue la violence contenue et l’angoisse latente. La scénographie d’Agathe Mallaisé soulignée par les lumières de Benoît Lavalard suggère la forêt avec ses longues bandes verticales en plastique sali disséminées dans toute la salle ainsi que l’horreur du dérapage avec un grand bac de terre, tel une tombe. Grâce à un dispositif trifrontal, le public installé tout près des comédiens et sur la scène est entraîné en même temps que "la vache" par le trio masculin dans l’opacité de la nuit.

"La défonce", thriller rythmé et intense, est une descente aux enfers à rebours qui atteint son paroxysme lorsque les hommes se trouvent, à la lumière du jour, face à leur conscience, et trouvent dans le regard du vieillard qui a tout vu, le miroir de leur faute.

Un spectacle incisif et percutant qui reste en mémoire, à l’image de la compagnie qui tire sa révérence.


Bruxelles, Atelier 210, jusqu’au 6 juin. Durée : 50 minutes. De 8 à 16€. Infos : 02.732.25.98 et www.atelier210.be Rencontre avec l’auteur, Pascal Chevarie, animée par Emile Lansman, le samedi 22 mai, vers 21h30, juste après la pièce, au bar de l’Atelier 210. Entrée gratuite ! Réservation souhaitée.