Marianne in love with Shakespeare

Les "Sonnets" de Shakespeare sont un monument de la littérature mondiale. Mais comme le dit le metteur en scène Adrian Brine, les monuments servent seulement à glorifier les morts et à gêner la circulation. Déboulonnons donc la statue de son socle et plongeons avec Marianne Faithfull dans cette véritable anatomie d’une passion.

Philip Tirard
Marianne in love with Shakespeare
©D.R.

Entretien

Les "Sonnets" de Shakespeare sont un monument de la littérature mondiale. Mais comme le dit le metteur en scène Adrian Brine, les monuments servent seulement à glorifier les morts et à gêner la circulation. Déboulonnons donc la statue de son socle et plongeons avec Marianne Faithfull dans cette véritable anatomie d’une passion. Elle nous en a parlé lors d’une interview téléphonique. "Dans mon petit spectacle (my little show), je tâche de rendre les "Sonnets" aussi "conversationnels" que possible", explique-t-elle d’emblée. Depuis deux ans, en effet, Marianne Faithfull promène en Europe un récital inattendu : pendant une heure, elle dit des sonnets de Shakespeare, soutenue au violoncelle par Vincent Segal, accompagnateur de Matthieu Chédid et de Sting à l’occasion. Il a composé des musiques pour la circonstance.

A bien scruter la biographie de la chanteuse, on s’aperçoit qu’elle a joué Ophélie en 1969 dans le "Hamlet" de Tony Richardson, producteur et réalisateur de cinéma qui a aussi travaillé au Royal Court Theatre à Londres. "J’ai commencé à m’intéresser à Shakespeare vers l’âge de 14-15 ans. J’ai découvert les Sonnets et j’ai été séduite par la vision idéalisée de l’amour et de la beauté. C’est parfait à cet âge car on ignore encore tout de l’amour. Cela fait une très belle entrée en matière. Par la suite, on comprend d’autres choses." L’œuvre ne l’a plus quittée et elle n’a cessé d’y découvrir de nouveaux thèmes. "Je me suis rendu compte petit à petit que le temps est un des principaux personnages des Sonnets. Shakespeare en parle avec une profondeur et une simplicité qui m’émerveillent."

Il y a une grande différence d’âge et de statut social entre le jeune homme et le "je" des Sonnets : le poète est célèbre certes, mais vieillissant, et le jeune aristocrate a pour lui la beauté et la puissance que lui confère sa haute naissance. La chanteuse qui a eu à pâtir des dangers de la célébrité sait de quoi parle le poète. "J’aime l’idée que Shakespeare, loin de son épouse et de sa famille restées à Stratford, ait eu à Londres une vie mouvementée et qu’il ait eu des maîtresses voire des amants. Cela l’humanise, en quelque sorte. Et à bien lire les Sonnets, on comprend qu’il y a plusieurs personnes impliquées "

Ils seraient donc bien la "biographie intime" du grand dramaturge élisabéthain ? "En tout cas, on y entre en connivence avec son être profond. C’est très différent de certains personnages des pièces dont on sait qu’il les jouait lui-même, comme Jacques dans "Comme il vous plaira" ou Prospero dans "La Tempête". Dans les Sonnets, il parle vraiment de ses doutes, de ses angoisses, de son amour de la beauté ou du dégoût pour sa propre sexualité. Il ne peut cacher sa jalousie quand le jeune homme semble s’intéresser à des poètes plus jeunes et plus "modernes " que lui. C’est très émouvant."

En quatre siècles, l’être humain n’aurait donc pas tellement changé ? "Pas sur les fondamentaux. Son lyrisme et sa franchise lui permettent de transcender le temps, comme il l’annonce lui-même dans les poèmes. Rufus Wainwright en a mis plusieurs en musique, notamment le Sonnet 20, "Maître-maîtresse de ma passion", un chef-d’œuvre d’ambiguïté. J’aimerais bien les chanter."

En deux ans, le spectacle a beaucoup évolué. "Je ne cesse de peaufiner et de polir ma pierre. A Bruxelles, il y aura des surtitres en français et en néerlandais, mais j’aimerais que le public comprenne surtout grâce à ma manière de dire. J’ai eu beaucoup de jeunes dans le public et cela me comble. Le choix des sonnets change tout le temps. Nous allons en faire un disque dans le courant du mois de juin. Je vais à Londres pour montrer le récital au metteur en scène Anthony Page. Je n’ai pas encore osé le faire en Angleterre, mais je crois que je serai bientôt prête. En fait, je crois bien que je pourrais continuer à travailler sur ces Sonnets pour le restant de mes jours "

Bruxelles, Palais des Beaux-Arts, Salle Henry Le Bœuf, le 9 juin à 20 heures. Tél. 02.507.82.00. Web : www.bozar.be