Le sacre de Jordan

Après "L’or du Rhin" en mars - la suite du cycle sera donnée la saison prochaine - l’Opéra de Paris poursuit sa nouvelle Tétralogie avec une "Walkyrie" qui en confirme les atouts et les points plus faibles. En tête d’affiche désormais incontestable, Philippe Jordan.

Nicolas Blanmont
Le sacre de Jordan
©D.R.

Envoyé spécial à Paris

Après "L’or du Rhin" en mars - la suite du cycle sera donnée la saison prochaine - l’Opéra de Paris poursuit sa nouvelle Tétralogie avec une "Walkyrie" qui en confirme les atouts et les points plus faibles. En tête d’affiche désormais incontestable, Philippe Jordan. Le jeune chef suisse, opportunément choisi par Nicolas Joël comme directeur musical de la "grande boutique", avait pu sembler parfois manquer d’ampleur ou d’héroïsme dans le prologue, mais on le sent cette fois pleinement dans son élément. Si les tempi restent globalement assez lents, l’action ne se délite jamais; la baguette peut être tour à tour incisive, lyrique ou intense, et les sonorités de l’Orchestre de l’Opéra de Paris sont le plus souvent somptueuses. Jordan est, à ce titre, le premier artisan d’une soirée musicalement faste.

En l’espace de sa première saison, Nicolas Joël a habitué le public parisien à des distributions de haut niveau, et la tendance se confirme ici. Remplaçant avantageusement Falck Struckmann, Thomas Johannes Mayer est un Wotan plein de charisme, au timbre séduisant et aux phrasés raffinés, à qui il ne manque qu’encore un peu de puissance pour crever la scène. Katarina Dalayman, malgré une tenue un peu terne, est une Brünnhilde brillante, alliant puissance et qualité de l’intonation, tandis que le couple Siegmund/Sieglinde (Robert Dean Smith et Riccarda Merbeth) émeut par son lyrisme et nonobstant une certaine gaucherie scénique. Yvonne Naef (Fricka) et Günther Groissböck (Hunding) complètent un plateau solide, comprenant aussi comme il se doit un excellent octuor de Walkyries.

Reste la mise en scène de Günther Krämer, assurément efficace même si elle donne le sentiment qu’elle aurait pu être conçue de semblable façon voici vingt ou trente ans. Sa principale faiblesse réside sans doute dans son côté kaléidoscopique. Elle semble, certes, suivre majoritairement un axe politique : le premier lever de rideau fait revivre les meurtres commis par Hunding et ses séides, qui restent d’ailleurs tous présents en scène pendant une bonne partie de l’acte, le deuxième acte voit le retour des lettres géantes figurant un titre "Germania" à la Leni Riefenstahl, et le troisième s’ouvre sur des Walkyries lavant et faisant renaître les corps des guerriers morts dans une morgue d’hôpital (pendant que d’autres, en tenue de guerre nucléaire, dansent en arrière-fond un étrange ballet tai-chi à l’humour sans doute involontaire) et se termine sur un univers de destruction et de désolation révélé derrière le rocher de Brünnhilde. Mais, entretemps, Krämer se distancie complètement de ce fil conducteur pour privilégier ici le théâtre pur (la dispute entre Fricka et Wotan au deuxième acte) et là une lecture purement esthétique (les Walkyries dansant lentement dans un paysage de pommiers blancs en fleur sous la lune). La direction d’acteurs connaît des hauts et des bas, et le tout laisse un sentiment de collage et de déjà vu. Pas vraiment de quoi réfléchir sur l’œuvre, même si cela n’empêche pas quelques superbes tableaux et des moments d’une réelle intensité.

Paris, Opéra Bastille, les 9, 16, 23, 26 et 29 juin à 18h, les 13 et 20 juin à 14h; www.operadeparis.fr; diffusion en direct UER sur France Musique le 26 juin. Parallèlement, l’Opéra de Paris consacrera du 19 juin au 15 août - mais cette fois au Palais Garnier - une exposition à cette grande wagnérienne que fut Régine Crespin.