Suzy pour René, Bizac par Falk

Un visage, ridé, fermé, soucieux : les affiches de "Rue des Jonquilles" sont partout. Dans la vraie vie, Suzy Falk, 88 ans, a le sourire vif, le regard profond, la parole profuse et l’écoute attentive. Le calme qui règne dans le foyer du Centre culturel Jacques Franck est à la mesure de l’effervescence qui s’empare de l’équipe dans les derniers instants avant la première.

Marie Baudet
Suzy pour René, Bizac par Falk
©Olivier Pirard

Un visage, ridé, fermé, soucieux : les affiches de "Rue des Jonquilles" sont partout. Dans la vraie vie, Suzy Falk, 88 ans, a le sourire vif, le regard profond, la parole profuse et l’écoute attentive. Le calme qui règne dans le foyer du Centre culturel Jacques Franck est à la mesure de l’effervescence qui s’empare de l’équipe dans les derniers instants avant la première. Pour la sixième fois, ce lieu attachant accueille une création de René Bizac, ce dont se réjouit l’auteur et metteur en scène. "Rue des Jonquilles" a jailli sous sa plume en 2005, alors que grondait le feu dans les banlieues françaises. "J’ai tendance à écrire dans le terreau de la réalité, explique-t-il. J’ai voulu rencontrer ces jeunes, en plein climat insurrectionnel. Ils étaient méfiants, mais on a fini par échanger une parole, d’où il émergeait en substance que la question centrale était celle de la place : dans la société française, dans la société économique, dans la cité Dans le train du retour vers Bruxelles, je me suis souvenu d’un entrefilet dans "Libé" : dans le Midi, une petite madame avait été expulsée de sa maison, au grand dam du voisinage. A nouveau la question de la place, ici des personnes du 3e, du 4e âge. J’ai commencé à imaginer une fable où, dans un environnement de banlieue, ces deux univers à la marge pourraient se rencontrer."

S’il a dès l’écriture pensé à Suzy Falk, René Bizac ne lui a rien dit - sinon bonjour la pression - avant de lui soumettre le texte. Elle l’a rappelé. Il avait d’autres projets en cours. Elle a continué d’y penser, a finalement insisté. C’était maintenant ou jamais. Une conjonction d’énergies positives a rendu les choses possibles, avec quelque 34 représentations en 12 lieux de Bruxelles et de Wallonie.

Pour Suzy Falk, qui fit ses premiers pas sur scène en 1946, c’était le moment. "Ça fait 65 ans que je suis là, on n’allait pas attendre que j’aie 90 ans, que je marche avec une canne, sourit-elle. Je ne vais pas plus loin." Alors, certes, elle renonce, après ceci, à être sur un plateau de théâtre, "mais pas à mes petites histoires ("Suzy raconte", soit des sujets tirés au sort parmi une soixantaine, et une soirée improvisée, toujours différente), à voir mes amis, à tant que j’en ai la force mettre une valise dans un train ou un avion et aller voir les gens que j’aime." Ni à aller au théâtre, car Suzy Falk compte parmi les rares professionnels qu’on croise - très - souvent dans les salles. "Tant que je suis en vie, il y aura des gens qui m’auront vue, qui me croisant dans un magasin se souviendront de moi dans tel ou tel rôle, me demanderont comment je vais."

Comment va-t-elle, cette très vieille dame très lucide, très concernée par la marche de l’humanité et ses impasses, très enthousiaste ? "Pas trop mal. Pour faire ce qu’on fait là, il ne faut pas aller trop mal, sourit-elle. Et puis mes parents étaient des gens sains, j’ai hérité de ça, en même temps que de l’amour de ma famille. Mon père est mort quand j’avais 17 ans. Ma mère est restée, jusqu’à 89 ans. Il y a le parcours, aussi, la vie, l’Allemagne, Hitler, la fuite. Ça vous met dans la tête un certain plomb."

Curiosité, tempérament, facétie, ténacité, lucidité. Constance, aussi. "Je suis aujourd’hui - parfois un peu difficile, pardon René - comme j’ai toujours été. J’ai été tellement heureuse de faire du théâtre, j’ai toujours adoré le public, entrer dans un personnage et en sortir, cette gymnastique d’aller, revenir. Si je m’étais installée. "Moi, vous savez, j’ai été Mère Courage !" (avec des airs de diva, NdlR) Pfff. Non, chaque fois c’est à refaire, de zéro avant à un ou deux ou dix après." Un spectacle qui naît, c’est, à ses yeux, la somme de plusieurs personnes, personnalités, regards. "C’est ça la merveille du théâtre, être au milieu de tout le monde en étant seul, là. Pendant le spectacle, il n’y a plus que nous, avec mal au ventre, avec la maman qu’on vient d’enterrer L’acteur doit assumer son soi-même avec le contenu derrière. J’ai toujours trouvé ça magnifique, passionnant, et jamais évident."

Parmi les douze lieux qui recevront "Rue des Jonquilles" (avec aussi Christian Crahay, John Dobrynine, Benoît Verhaert, Marouane El Boubsi), l’un revêt une aura particulière. A l’évocation de Molenbeek, Suzy raconte à René son arrivée en Belgique, en 1933, et ses années à l’école de la rue Mommaerts. Qui est devenue la Maison des cultures et de la cohésion sociale. Un rendez-vous y fut organisé, avec les responsables, l’auteur, la comédienne. Qui, outre le spectacle de René Bizac, est invitée à y jouer "Suzy raconte".

"C’était très émouvant de me retrouver là, où je suis arrivée, enfant, et où je vais, en somme, terminer ma carrière. Des quatre marronniers, il en reste un. Puis il y a ce mémorial, au fond du préau, avec les noms d’enfants - je n’étais pas la seule petite fille juive de l’établissement - qui ont été déportés. Le 10 mai 1940, ma mère m’a retirée de l’école. C’était ma dernière année, je ne l’ai jamais finie, je n’ai pas de diplôme, ni du Conservatoire, d’ailleurs Je me suis dit que je n’avais pas besoin d’un papier pour y arriver." La preuve.

"Je n’ai jamais lu, tricoté, joué aux cartes dans les coulisses ; j’étais toujours dans la salle à écouter." L’observation, voilà encore un des talents de Suzy Falk. "Comme le disent les Japonais, dans une fleur il y a le monde entier."


A Bruxelles: les 9, 10, 11, 12, 16, 17 et 18 février au Centre culturel Jacques Franck (02.538.90.20), les 25 et 26 février à la Balsamine (02.735.64.68), les 15 et 17 mars à l’Espace Toots (02.247.63.31), du 24 au 26 mars à la Maison des cultures de Molenbeek (02.415.86.03), le 9 avril au Varia avec le Rideau de Bruxelles (02.737.16.00). En Wallonie: les 14, 15 février et 14 mars à Arlon (063.24.58.50), les 22, 23, 24, 28 février et du 1er au 3 mars à La Louvière (064.21.51.21), les 4, 18 et 19 mars à Marche-en-Famenne (084.32.73.86), le 23 mars à Ciney (083.21.65.65), le 4 avril à Colfontaine (065.88.74.88), du 5 au 7 avril à Verviers (087.39.30.30), le 8 avril à Andenne (085.84.36.40). Infos: www.theatreintranquille.be