Christian Hecq, "acteur gymnaste"

Nombreux sont les spectacles à avoir du succès, rares sont ceux à triompher. Le "Fil à la patte", joué à la Comédie-Française depuis le mois de décembre et jusqu’en juin suscite une cohue chaque soir place Colette parmi les spectateurs venus tenter d’obtenir l’une des soixante-cinq places mises en vente une heure avant le lever de rideau.

Camille Perotti
Christian Hecq, "acteur gymnaste"

Rencontre A Paris

Nombreux sont les spectacles à avoir du succès, rares sont ceux à triompher. Le "Fil à la patte", joué à la Comédie-Française depuis le mois de décembre et jusqu’en juin suscite une cohue chaque soir place Colette parmi les spectateurs venus tenter d’obtenir l’une des soixante-cinq places mises en vente une heure avant le lever de rideau. La pièce en question n’a pourtant rien de novateur, il s’agit bien d’un Feydeau, un vaudeville aux mécanismes bien huilés avec portes qui claquent, amants cachés et maris jaloux. C’est donc le metteur en scène et sa distribution qui font courir les foules, il faut dire que Jérôme Deschamps, directeur de l’Opéra-Comique, a le sens du burlesque et que les acteurs mettent leur talent au service d’un rythme, d’un phrasé et de situations inhabituelles.

Parmi eux, il en est un qui est encensé par le public et la critique pour son personnage de Bouzin, le clerc de notaire, particulièrement physique : Christian Hecq. Installé à Paris depuis dix ans, le comédien belge, né à Nivelles en 1964, a été invité au Français en 2008. "J’ai commencé avec le rôle du comte dans " Le Mariage de Figaro" où je devais remplacer Michel Vuillermoz. On a répété dix jours seulement parce que c’était une reprise et paf, la salle Richelieu ! J’ai découvert la malléabilité des comédiens, prêts à répéter sans cesse une pièce déjà jouée et à interpréter n’importe quel personnage." Tombé fou amoureux de la Comédie-Française, Christian Hecq n’oublie pourtant pas son parcours jalonné de cirque et de marionnettes qui a débuté en Belgique à en juger par les photos-souvenirs de scène qui décorent sa loge entre une horloge de sa grand-mère et un diplôme de "chevalier de la tarte al djote" Rencontre avec un acteur au talent fou qui tente de mettre des mots sur son jeu physique très visuel dans "Le Fil à la patte" mais aussi dans "La Critique de l’Ecole des femmes" de Molière, mis en scène par Clément Hervieu-Léger.

Avez-vous été surpris par l’invitation à entrer à la Comédie-Française ?

Quand Muriel Mayette m’a demandé si j’avais quelque chose contre la Comédie-Française, je ne m’attendais pas du tout à sa proposition. Je suis un acteur plus gymnaste que verbeux. C’était une occasion unique et je suis tombé amoureux fou du théâtre et de la troupe de comédiens qui m’a réservé un accueil touchant.

Est-ce que l’apprentissage de rôles avec beaucoup de texte est un défi pour vous ?

C’est un travail que je suis en train de faire, je complète ma formation. La Comédie-Française est en métamorphose aussi, on y engage des comédiens d’horizons différents, aujourd’hui, ce n’est plus Conservatoire de Paris et crac, on est engagé. Les gens ont souvent déjà un parcours à l’extérieur ; moi, j’ai quand même fait du cirque ! On se retrouve avec une troupe pluraliste et c’est très intéressant. Il faut des jeunes, des vieux, des grands, des minces, des tragédiens, des rigolos. C’est comme le public, celui que je préfère, c’est quand il est tout mélangé.

Qu’y a-t-il de novateur dans la mise en scène de Jérôme Deschamps du “Fil à la patte” ? Pourquoi un tel engouement ?

Plusieurs facteurs sont réunis. C’est un tube de Feydeau, si ce n’est pas la meilleure pièce, elle est en or. Le metteur en scène est idéal pour monter ce spectacle, c’est dans ses cordes, et il a un sens du burlesque. Il a réussi les distribution. Les personnages et les comédiens, c’est magique. En plus, il y a une grande cohésion de la troupe. Tout cela ensemble fait qu’il y a une explosion. De mon côté, j’ai pu exprimer tout mon travail depuis que je fais du théâtre, tout mon travail gestuel, physique, je peux l’exprimer là parce que Bouzin est un personnage un peu limite, décalé, il est très nerveux, en marge de la société. C’est le déclencheur de désordre, il a cette folie qui m’a permis de m’exprimer vraiment physiquement avec une manière de bouger très spéciale. Je me suis abstenu de regarder la version de Charon pour ne pas me laisser influencer par Hirsch, qui a un Bouzin impressionnant. Le mien est différent même si nous avons un point commun car Robert Hirsch était danseur; il bouge à merveille. On se retrouve finalement avec des Bouzin très gestuels alors que ce n’est pas vraiment écrit mais ce personnage est un appel à la démesure physique.

Le vaudeville est-il un terrain de jeu favorable à ce type de jeu délirant ?

Oui, parce qu’il y a un tourbillon. Il faut se rappeler que Feydeau est mort fou et qu’il était bien barré dans sa tête. C’est encore une raison du succès parce qu’il y a un moment ou ça part en vrille, où les personnages deviennent complètement fous ! Le vaudeville est effectivement un terrain très favorable à ce pétage de plomb que j’affectionne particulièrement.

Utilisez-vous ce jeu physique également dans “La Critique de l’Ecole des femmes”, qui est d’abord une joute verbale ?

Justement, j’apprends à me mesurer, à jouer juste; j’agrandis ma palette. C’est passionnant. Bien sûr, le physique y est toujours, mais ramené comme si j’allais faire du cinéma.

Qui est votre personnage ?

Lysidas. Il a en commun avec Bouzin d’être un auteur. La pièce est une pseudo-critique de "L’Ecole des femmes", un conciliabule de six personnes, en gros, trois qui ont aimé et trois qui ont détesté, mais comme c’est Molière qui a écrit, il ne s’est pas gêné ! Ceux qui ont aimé développent des arguments magnifiques, les autres disent par exemple " je trouve cette pièce détestable, parce qu’elle est détestable ". C’est une discussion de salon et il a fallu essayer de trouver les raisons qui motivent ceux qui s’opposent. Pour Lysidas, ses propres pièces sont ennuyeuses et n’intéressent personne, il est donc jaloux de Molière et se réfugie dans les règles classiques, son cheval de bataille.

Malgré le fait d’être un “acteur gymnaste”, n’est-ce pas un exploit sportif que d’être sur scène plusieurs fois par jour ?

Je ne sais pas combien de temps on tient à ce jeu là, mais je suis curieux de voir ce que ça fait de jouer "Les Joyeuses commères de Windsor" en matinée à 14 h (dès le 15 février), "La Critique de l’École des femmes" à 18 h 30 et "Le Fil à la patte" à 20 h 30. Ça va m’arriver ! Il ne faut pas que ce soit toute l’année comme ça mais il y a assurément un défi sportif. Le danger le plus important à mes yeux est le risque de désacraliser le fait d’être sur scène car je serai parfois plus en représentation que dans la vie réelle. Jouer trois personnages dans la même journée a quand même quelque chose de magique.

Etes-vous épanoui à la Comédie-Française ?

Pour le moment, j’aurais tort de me plaindre ! On chante, par exemple, et jamais je n’aurais eu l’idée de chanter de vieilles chansons françaises, or j’ai pris un plaisir fou à le faire. Je ne dis pas qu’à un moment donné, je ne voudrais pas retourner au cinéma ou faire quelque chose à moi plus expérimental. Mais pour le moment, je ne suis pas encore rassasié. Il faut parfois trouver un équilibre.

Quel rôle classique rêveriez-vous d’interpréter ?

Comme on m’emploie pas mal pour des rôles rigolos, j’aimerais jouer un rôle dramatique. Richard III, ça me plairait bien. Ce personnage a une tare physique, j’aime les gens avec une douleur et de gros défauts.