Turbulence créatrice

Né à Madrid en 1965, Juan Mayorga est mathématicien et philosophe, ce qui l’a nourri comme dramaturge : "Le langage théâtral doit être sans graisse, dépouillé", à l’instar des "formidables résumés et synthèses" que proposent les modèles mathématiques.

Marie Baudet
Turbulence créatrice

Né à Madrid en 1965, Juan Mayorga est mathématicien et philosophe, ce qui l’a nourri comme dramaturge : "Le langage théâtral doit être sans graisse, dépouillé", à l’instar des "formidables résumés et synthèses" que proposent les modèles mathématiques. Il existe par ailleurs, souligne-t-il, "une tension entre la philosophie, lieu de l’abstraction, et le théâtre, lieu du concret, du corps dans l’espace".

Le théâtre, ajoute-t-il, est essentiellement dialectique. "On peut y montrer des contradictions, des problèmes non résolus. Les situations pour lesquelles nous n’avons pas encore les mots, les formules, le théâtre nous permet de les exposer. Pour autant, je ne veux pas faire un théâtre de thèse, mais montrer des paradoxes, ce que nous pouvons faire avec le passé, etc."

"Himmelweg" (lire ci-dessous) a, justement, des bases historiques. Lors d’une conférence, un jour, Juan Mayorga entend parler de ce délégué de la Croix Rouge qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, est invité à visiter le "ghetto modèle" de Terezin. "Aussitôt j’ai été obsédé, bouleversé par cet homme qui ressemble à tant de gens qu’on connaît, plein de compassion, de bonne volonté, mais finalement aveuglé." Si l’origine de la pièce, donc, est historique, l’imaginaire a pris le relais.

Abordant la Shoah, la mémoire, la responsabilité, "Himmelweg" est aussi, pour son auteur, "une pièce contemporaine, qui a trois axes : l’invisibilité de l’horreur (ce qui aveugle le délégué n’est pas tant la mise en scène que sa propre faiblesse) ; la manipulation des victimes, utilisées par les bourreaux pour maquiller le crime ; la relation entre le théâtre et la vie, la personne et le personnage. Nous avons tous besoin de théâtre - en en ayant plus ou moins conscience -, mais celui-ci peut asphyxier en même temps qu’il éclaire."

"Hamelin" (monté il y deux ans au Rideau par Christophe Sermet) et "Himmelweg" (à l’affiche à l’Atelier 210, sous la direction de Jasmina Douieb) s’articulent selon une pluralité de points de vue. "Et proposent une réflexion sur la forme du théâtre ", précise Juan Mayorga. Il ne s’agit pas seulement d’une métathéâtralité mais, dans les deux pièces, d’un conflit entre différentes versions. Il est important que le spectateur, à un moment, croie savoir - il veut dominer le matériel -, mais aussi se demande ce qu’il est en train de voir. Je crois que cette turbulence est créatrice."

Reste ouverte, au milieu de tout cela, la question de la fiction face aux faits. "Des voix disent qu’on ne peut pas faire de fiction, de théâtre, de poésie avec la Shoah en particulier et les victimes en général. J’entends ces critiques, je réfléchis sur chaque ligne, chaque geste. Cependant nous avons la responsabilité de la mémoire. Cet effort est nécessaire, en même temps que la réflexion sur comment le faire. Je n’ai pas le droit de parler pour les victimes. Mais nous, artistes de théâtre, avons la possibilité de faire entendre leur silence."

Juan Mayorga a assisté à la création de "Himmelweg" dans plusieurs pays - pas tous. "Le texte", sourit-il, "est plus savant que l’auteur. C’est une expérience formidable de voir l’âme de la pièce, de comprendre des choses qu’on n’avait pas prévues. On peut construire un personnage négatif, et le comédien lui trouver une dignité. Ou au contraire écrire un personnage très solide, dont l’acteur révélera la fragilité "