Se perdre dans le labyrinthe kafkaïen

Le nouveau spectacle de Krzysztof Warlikowski présenté à Paris à l’Odéon, s’intitule "Fin", comme si le metteur en scène voyait déjà la porte finale qui lui ouvrira un jour le chemin des ténèbres.

Guy Duplat
Se perdre dans le labyrinthe kafkaïen
©Olivier Pirard

Envoyé spécial à Paris

Le nouveau spectacle de Krzysztof Warlikowski présenté à Paris à l’Odéon, s’intitule "Fin", comme si le metteur en scène voyait déjà la porte finale qui lui ouvrira un jour le chemin des ténèbres. Pourtant, Warlikowski n’a que 49 ans et garde un look de jeune rock-star, ou plutôt de Rimbaud venu de l’Est, de "Voyant" apportant ses illuminations à nos yeux fatigués.

Nous étions dimanche à l’Odéon pour suivre "Fin" et interroger son auteur. Ce spectacle viendra au Théâtre de la Place, à Liège, les 10 et 11 mai. Warlikowski a noué une relation de longue haleine avec le théâtre liégeois dans le cadre du projet européen "Prospero" liant des théâtres de plusieurs pays de l’Union. Début mai, un colloque se tiendra avec l’Université de Liège autour de l’univers du metteur en scène qui animera aussi une master class. Il est prévu qu’en septembre, la prochaine création de Warlikowski, autour d’une pièce de Shakespeare, soit créée à Liège. À voir cependant, ses réactions dimanche soir, rien n’est acquis. Car il vitupère contre ce qu’il appelle les multiples exigences bureaucratiques d’un projet aidé par l’Europe, au point, qu’il n’est pas exclu qu’il renonce.

On ne peut comprendre Warlikowski sans rappeler ses origines. Il est né à Szczecin (Stettin) la ville frontière avec l’Allemagne, une ville qui fut allemande pendant des siècles, mais dont toute la population fut chassée en 1945 pour être remplacée par des réfugiés polonais venus de l’Est. L’ambition de son père et de sa mère, des ouvriers, était qu’il devienne camionneur. Mais la philosophie, l’Histoire et, surtout le théâtre lui ont permis de s’enfuir. La Pologne, avec Kantor, Grotowski et Lupa, est bien le pays du théâtre. Warlikowski travailla avec Peter Brook, Krystan Lupa, Giorgio Strehler, et se passionna pour Shakespeare, tout en restant imprégné par la culpabilité polonaise, pays martyr mais pays qui a éliminé sa composante juive, "pays-cimetière", disait-il.

Ces dernières années, il est devenu un des grands metteurs en scène européens, invité chaque fois à Avignon (on se souvient de Dibbouk, Kroum, (A) pollonia), créateur de deux mises en scène d’opéra à la Monnaie (Médée et Macbeth). L’an dernier, il donnait à l’Odéon une version du "Tramway nommé désir" de Tennessee Williams avec Isabelle Huppert dans le rôle de Blanche.

"Fin" n’est pas un spectacle facile et ce n’est pas le meilleur de Warlikowski. Il dure quatre heures, (entracte compris) et divise le public dont une partie s’échappe à l’entracte alors qu’une autre partie, applaudit vivement à la fin de la représentation. On se perd dans l’intrigue, labyrinthique et pleine de méandres. Il y a peu de ligne dramaturgique où se raccrocher. Certes, Warlikowski peut compter sur sa compagnie et ses excellents acteurs qu’il emmène maintenant dans une tournée asiatique. Mais cela ne suffit pas. "Fin" commence pourtant magnifiquement par un solo de danse d’une grande fille en collant noir, comme une panthère sous les yeux d’un homme affalé dans un fauteuil. De temps en temps (trop peu souvent), on retrouve des images fulgurantes comme la foudre : une femme au masque de biche, une scène émouvante évoquant l’inceste entre un homme et sa vieille mère et, surtout, il y a la seconde partie bien plus lisible et passionnante avec une femme devant les juges qui tiennent les clés de la porte finale.

Warlikowski s’est appuyé sur trois textes qu’il entremêle et qui, tous, parlent de cette porte qui sépare des ténèbres d’alentours. Il y a "Le procès" de Kafka où K. est condamné à une mort certaine mais en ne sachant pas qui sont ses juges et pourquoi il est condamné. Warlikowski a aussi repris un scénario de Koltès resté inachevé, "Nickel Stuff", qu’il voulait tourner avec De Niro et Travolta, où il est question d’un bar, d’un concours de danse, d’une porte à garder et de règlements de comptes. Enfin, Warlikowski, comme dans (A) pollonia, reprend un texte du prix Nobel sud africain Coetzee, dans lequel Elizabeth Costello, son avatar, doit répondre aux questions d’un gardien, sur ses croyances : "Je crois ce qui prend la peine de ne pas croire en moi". "Je crois que ce qui est aujourd’hui devant vous est moi ?" "J’ai des croyances, mais je n’y crois pas."

K. (chez Kafka), Tony (chez Koltès), Elizabeth Costello, errent tous les trois devant les portes à franchir, dans le labyrinthe (le décor est comme une boîte qui se transforme en un labyrinthe). Un garde dit à Tony : "Je suis resté toute ma vie devant cette porte qui était la tienne, mais je dois la fermer". "Ne cherche pas l’issue, tu ne la trouveras pas."

Avec "Fin", on est dans la forêt des sorcières de Macbeth. Seuls, l’éclair, le cauchemar ou alors, le théâtre apportent le réel. "Là où la sortie n’existe pas, il faut passer par le théâtre", dit Warlikowski. Celui-ci brouille les pistes, craint d’être trop explicite. Il préfère l’énigme à la clarté. Car la clarté, si elle est rassurante, n’est qu’une illusion. L’énigme est notre lot. On peut penser à Lynch (et Warlikowski use abondamment ici de la vidéo), mais aussi à Georges Batailles qui disait : "Qui ne meurt pas d’être un homme, ne sera jamais qu’un homme". A l’issue de ce spectacle, nous avons interrogé Warlikowski.

C’est la “Fin” de quoi ?

Je ne réponds pas aux provocations. Le mot "Fin" a tant de sens.

Qu’y a-t-il derrière cette porte et que tout le monde veut voir ? La lumière dont parlait Dante ?

On voudrait tous voir, on a l’espérance de voir, mais ce qu’il y a derrière, ce n’est que nous-mêmes.

Derrière, il y a Dieu pour les catholiques polonais ?

La notion de Dieu est plus forte chez les Juifs que chez les catholiques.

Vous avez entremêlé trois textes.

On est fatigué aujourd’hui par les pièces structurées. Je leur préfère les structures imprévisibles. Le théâtre est le côté bâtard de la littérature et Coetzee est un bâtard qui depuis son Afrique du Sud, nous regarde d’en bas. Kafka est le juif germanophone, qui apporte l’angoisse existentielle et la peur. Koltès aussi apporte son monde d’inquiétude et d’angoisse avec ce texte que j’aime beaucoup et qu’il n’a pu achever.

Dans ce monde “kafkaïen”, quel est le rôle de la beauté ?

C’est le seul espoir que je conservais. La beauté est là pour adoucir ce qui est insupportable, comme le contraire du laid. Elle n’est pas là en soi. Je vois à Paris, tous ces gens qui visitent l’expo Cranach et en sortent avec ces reproductions de ses femmes nues. Pour eux, la beauté est un divertissement. Je pense qu’elle n’est pas nécessaire si elle ne sert pas de contrepoids à l’insupportable.

Vos spectacles sont longs et laissent les questions ouvertes, à charge pour le spectateur de continuer la réflexion.

On parle de l’interactivité. Le spectateur doit être actif. Je veux qu’il fournisse autant de travail que nous en avons eu à faire le spectacle, nous ne sommes pas des putes. Même si je prends aussi ce terme à la lettre, et, comme dans la prostitution, je montre des corps à des gens qui paient. J’ai besoin de bousculer les spectateurs, d’aller plus loin avec eux dans le voyage. J’aime que les spectateurs sentent le sol se dérober sous leurs pieds.

Est-ce autobiographique ? Une critique du monde ambiant ?

Une œuvre est toujours, quelque part, autobiographique chez un artiste. On est face aujourd’hui à des sociétés devenues niaises. À Paris, je vois des gens qui ont réussi, qui sont riches. Mais pour voir vraiment un humain, il faut aller en Roumanie ou en Afrique. Les gens, ici, sont si satisfaits qu’il faut faire du bruit. Ils sont comme les animaux actuels : des animaux malades, faux, fabriqués.

L’artiste montre-t-il le chemin ?

C’était l’idée de l’art comme avant-garde. Mais je reviens d’une visite à la Tate modern à Londres. Tout y est bien prévu, de l’or partout, et des chaises roulantes si nécessaire. Heureusement, il y a Coetzee pour nous secouer.

Le théâtre vous a sauvé ?

Je devais être camionneur, ou alors, prêtre, car là il y avait une petite lumière. J’ai pris le théâtre pour éviter les tendances suicidaires. Les vocations des humains sont là pour éviter le suicide. Enfant, on se sent encore tout puissant. Mais en grandissant, on perd de plus en plus cette puissance. Et le théâtre est alors une manière de ressentir l’impuissance et la faiblesse.

"Fin" de Krzystof Warlikowski, au Théâtre de la Place, à Liège, les 10 et 11 mai.