Bella tue, fatiguée d’être harcelée

Jacques Delcuvellerie a manifestement pris du plaisir à mettre en scène un des plus forts romans noirs depuis vingt ans : "Dirty week-end" d’Helen Zahavi. La première a eu lieu mercredi à Liège dans le cadre du Festival de Liège.

Guy Duplat
Bella tue, fatiguée d’être harcelée
©D.R.

Jacques Delcuvellerie a manifestement pris du plaisir à mettre en scène un des plus forts romans noirs depuis vingt ans : "Dirty week-end" d’Helen Zahavi. La première a eu lieu mercredi à Liège dans le cadre du Festival de Liège.

Paru en 1991, le livre d’une très jeune écrivaine de 25 ans a suscité des levées de boucliers. C’est même le dernier en date des ouvrages de littérature à avoir fait l’objet d’une demande d’interdiction au Parlement de Londres pour cause d’immoralisme. On se croirait à Téhéran !

Voilà comment le livre était résumé à sa sortie : "Un beau jour, Bella en eut marre, marre de toujours être la victime, marre de toujours avoir peur, marre des désirs des mecs Elle se mit à les tuer D’abord ce voisin vicieux qui la persécutait, puis un autre, rencontré par hasard, et qui aurait bien aimé la plier à ses caprices Et cela lui a fait tant de bien, cela l’a tant soulagée, qu’elle se demande pourquoi elle a attendu si longtemps Et réclame pour les femmes le droit à la violence aveugle."

Helen Zahavi a un style implacable, fait de phrases courtes, sèches, sans émotion, envoyées comme des missiles. Jacques Delcuvellerie le rend par un simple enregistreur sur le devant de la scène qui diffuse le texte de Zahavi dit par la voix forte et envoûtante de Francine Landrain. Delcuvellerie est un conteur qui sait comment captiver par les mots (le spectacle dure plus de trois heures).

Bella est arrivée à Brighton et vit dans un sous-sol minable, avec, à sa fenêtre, juste un coin de ciel, mais aussi un voyeur, un pervers qui va le harceler. Elle a encore envie alors de croire au prince charmant, mais un jour, elle vire sa cuti.

Tout ce début est joué simplement comme une mise en image dans un décor de kitchenette anglaise, avec des projections. Il fait lourd, Bella est enfermée dans son sous-sol comme dans un piège. Elle veut du bonheur, elle n’a le droit qu’à la bêtise, à la brutalité et au vice. Sans émotions, sans états d’âme pour elle ou ses victimes, elle se mue en machine à tuer. Bella, en salopette noire, se rend chez Tom, son harceleur et le tue à coups de marteau. Les événements s’enchaînent ensuite rapidement, elle devient une "serial killer" qui aguiche les mâles (un prof d’unif, un dentiste ) pour les tuer ensuite, comme elle ferait le ménage chez elle. Jusqu’à ce qu’elle tombe face à un autre "serial killer", un homme cette fois

Quatre comédiennes incarnent tour à tour Bella et les hommes qu’elle rencontre et tue : Olivia Carrère, Françoise Fiocchi, Anabel Lopez et Aude Ruyter. Il était difficile de traiter un tel sujet de manière réaliste. Jacques Delcuvellerie oscille alors (trop ?) entre le réalisme et un conte pour enfants pas sages, une histoire d’ogre au féminin, quand Jeanne d’Arc devient Gilles de Rais. Pour tuer Tim, Bella s’acharne sur un sac rempli de couleur rouge sang, dans une scène un peu grand guignol.

Bien sûr, c’est un texte sur les femmes qui en ont assez d’être harcelées et rêvent d’inverser les rôles. Mais c’est aussi une manière parodique de montrer que la violence est vue très inégalement : celle de Bella apparaît plus insupportable que celle exercée par les hommes (la femme meurtrière - Médée, lady Macbeth - a toujours effrayé) et plus insupportable que la violence cachée de la société. Il n’y aurait eu aucun scandale si, harcelée, Bella avait choisi de se bourrer de barbituriques ou s’était jetée d’un pont. Mais Bella, comme d’autres "petits", ne veut pas plier, juste rester debout ou rompre.

Liège, le Manège, jusqu’au 19 février. Infos & rés.: 04.221.10.00, www.festivaldeliege.be