Le cyclone de Romeo Castellucci

Tout commence par un cataclysme, un typhon, un tremblement de terre qui résonne d’autant plus fort qu’on a encore celui du Japon en mémoire. Un bruit suraigu, un vent de tempête qui balaie tout sur la scène, créant un brouillard de particules digne de la fin du monde.

Le cyclone de Romeo Castellucci
©Christian Berthelot
Guy Duplat

Rencontre

Tout commence par un cataclysme, un typhon, un tremblement de terre qui résonne d’autant plus fort qu’on a encore celui du Japon en mémoire. Un bruit suraigu, un vent de tempête qui balaie tout sur la scène, créant un brouillard de particules digne de la fin du monde. "Je veux créer la sensation de la perte, du trou noir, de la vitre qu’on casse pour pénétrer dans un autre monde, du cyclone qui précède le surgissement de Dieu", nous explique Romeo Castellucci à la veille de la création belge de "The minister’s black veil" (Le voile noir du pasteur), spectacle à nouveau provoquant et hautement visuel qui sera ensuite joué cet été au Festival d’Avignon. "Une sorte de lave noire en fusion envahit la scène tandis que retentit le bruit d’un tremblement de terre si fort qu’il cogne jusque dans les entrailles. Des décombres, surgit l’immense pièce d’une maison austère", écrivait Brigitte Salino dans "Le Monde", le 18 mars dernier, après la création mondiale à Rennes.

Deux mois après son formidable "Parsifal" à la Monnaie, à Bruxelles, voilà le metteur en scène de retour chez nous, au Singel, à Anvers, dont il est un habitué. Il y montre son dernier spectacle, "une découverte" , nous dit-il. "Je suis arrivé aux écrits de Nathaniel Hawthorne (1804-1864), écrivain américain, à partir de ceux de Melville et je suis tombé sur ce récit court, publié en 1837, inspiré, disait-il, d’une histoire vraie, mais tellement étrange qu’il y avait une nécessité pour moi de la monter. Un pasteur en Nouvelle-Angleterre, de la congrégation puritaine de Milford, décide un dimanche, en plein office, de venir son visage couvert d’un voile noir, du front jusqu’à la bouche. Jusqu’à la fin de sa vie, il se cachera ainsi totalement le visage, y compris à sa fiancée, mais sans pour cela changer son comportement raisonnable ou ses paroles et sans jamais expliquer son geste. Hawthorne lui-même n’explique rien. Le geste du pasteur reste mystérieux et ambigu. Personne ne sait si le voile est un signe de pénitence, de modestie ou, au contraire, d’orgueil. Tout le monde murmure autour de ce geste du vide, sans sens, mais qui amène toute la communauté à s’effondrer car le pasteur en était l’âme."

Romeo Castellucci ne pouvait qu’être séduit par ce récit ambigu. "Ce geste du voile noir est peut-être, dit-il, un acte de foi, ou un acte de la perte de la foi, un acte de Dieu ou de Satan. Moïse aussi s’était voilé la face quand il rencontra Dieu au sommet de la montagne, car regarder Dieu signifierait mourir. Personne ne peut voir Dieu, les cultures juive et musulmane sont an-icôniques. Mahomet aussi se voilait."

Mais il y a aussi des interprétations psychologiques ou politiques. "Se voiler le visage peut être un acte subversif, comme le font les bandits, les hors-la-loi. Je crois, dit Castellucci, qu’il s’est voilé pour que son visage ne fasse pas écran entre Dieu et nous." Le visage peut être un obstacle par sa forte présence.

La force de ce type de récit que Castellucci adore mettre en images, est d’être polysémiques. Il nous fait remarquer que lors de la première à Rennes, c’était aussi le début de l’application de la loi antiburqua et de l’interdiction de cacher son visage en rue.

"Ce voile noir est aussi une image du trou noir, là où la gravitation est telle que tout y est aspiré et que même la lumière ne peut en échapper. Son visage, ce contact avec l’autre disait le philosophe Levinas, est devenu un trou qui provoque la terreur."

Pour l’artiste, ce qui se joue est aussi une métaphore de l’art qui est "de s’ouvrir à une autre réalité en traversant le voile noir" . Un peu comme Alice au pays des merveilles qui tombe dans le trou, traverse le miroir, pour entrer dans un autre monde. "Un monde avec d’autres lois. Pour arriver à la vérité, il faut un voile, disait Heidegger. Pour dévoiler, il faut voiler." Même la vérité qui sort nue du puits tient un miroir dans sa main pour symboliser l’autre monde.

Pour Castellucci, le noir est aussi une couleur fondamentale, "la couleur même de la création. Et le conte d’Hawthorne a aussi un aspect sexuel car ce voile finalement, séparera le pasteur de sa fiancée".

Après la création du spectacle à Rennes, la presse française était mitigée, sauf pour la forte scène du début, mais Castellucci explique que le spectacle se heurtait alors encore à tant de problèmes techniques qu’il dura 1h40 au lieu d’une heure. Cette fois, dit-il, tout est prêt.

Le voile noir du pasteur fait partie d’un diptyque dont les deux volets seront au Festival d’Avignon. L’autre spectacle, qui fut présenté un soir au Singel pour l’ouverture de son aile neuve, s’intitule : "Sul concetto di volto nel figlio di Dio" (Sur le concept du visage du fils de Dieu). Sur la scène, Romeo Castellucci a placé une reproduction gigantesque du magnifique tableau d’Antonnello da Messina, du Christ bénissant. "Il nous fixe dans les yeux, une particularité bizarre pour des tableaux de cette époque, explique le metteur en scène . Le spectateur est sans cesse observé par le visage de Dieu, jusqu’à la fin, quand progressivement, le visage est envahi par le noir et caché par un voile noir qui annonce l’autre spectacle. Sur scène, se déroule l’autre axe : un vieux père est soigné par son fils pour d’incessants problèmes intestinaux qui amène, petit à petit, la merde (symbolique) à tout envahir. On passe du scatologique à l’eschatologique."


Romeo Castellucci, "The minister’s black veil" au Singel, à Anvers, à 20h, la première partie est sans paroles, la seconde en néerlandais, mais le public reçoit le texte en français : 31 mars, 1er et 2 avril.

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