La reine Viviane

Aux Tanneurs, la grande actrice Viviane De Muynck. Elle joue en français “Lettre à une actrice”, de Jean-Marie Piemme, et dialogue avec le public. Événement.

La reine Viviane
Guy Duplat

Rencontre

Une grande actrice, un grand auteur. Elle est Flamande, il est Wallon. Ils ont une passion commune : le théâtre et les acteurs. Leur rencontre, dans le contexte politique actuel, a, de plus, la saveur d’aller à contre-courant des replis frileux. C’est donc une très belle démarche qu’entreprend David Strosberg, au Théâtre les Tanneurs, à Bruxelles, en ayant invité Viviane De Muynck à y présenter son one woman show autour du texte de Jean-Marie Piemme, "c’est l’événement de notre saison", dit-il.

Viviane De Muynck est l’immense actrice de "La Chambre d’Isabella" et des spectacles de Jan Lauwers. Jean-Marie Piemme a écrit plus de trente pièces jouées en Belgique (y compris en Flandre) et à l’étranger. Il y a une quinzaine d’années, il a écrit cette "Lettre à une actrice" à la demande de Benoît Vreux (lire ci-dessous). "J’ai eu beaucoup de mal à l’imaginer, puis, quand je désespérais, c’est venu tout seul. J’avais Janine Godinas en tête en l’écrivant." Jean-Marie Piemme et Viviane De Muynck se connaissaient de réputation, mais ne s’étaient encore jamais rencontrés. Quand Hubert Colas à Marseille (festival Montevidéo) donna carte blanche à Viviane De Muynck, celle-ci choisit ce texte de Piemme qu’elle a depuis joué à Nantes et à Paris. Elle y mêle quelques pas de danse, une lecture du texte, assise à une table, des interpellations aux spectateurs et, ensuite, une discussion avec le public sur la place et le jeu de l’acteur. Selon les soirs, le spectacle dure de 1h10 à 1h40.

"J’ai adoré ce texte, nous dit-elle, car il parle de la technique de l’acteur, de cet artisanat qu’on évoque si rarement. Le métier de comédien est terrible. Pour arriver à la simplicité, quel travail. Mon actrice préférée fut Simone Signoret, mais j’ai aussi comme modèles Girardot, Liz Taylor, Bette Davis. J’ai vu leurs films pour essayer de comprendre les secrets de leur talent. Cocteau a dit que le théâtre est un mensonge qui dit toujours la vérité."

À chaque apparition dans un spectacle, elle en impose : la voix grave, assumant avec majesté son âge, jouant tout aussi bien en néerlandais ou français qu’en allemand ou anglais (elle est sans doute une des seules actrices au monde capable de jouer dans six langues). On se souvient de son triomphe à Avignon dans "La Chambre d’Isabella".

On a quelque peine à se l’imaginer, mais elle était au départ secrétaire de direction et mariée avec un enfant. Une vie de bureau, même si elle pratiquait le théâtre en amateur, remarquée par Seme Rouffar, professeur au Conservatoire, et par l’actrice française Sylvia Monfort qui lui avaient dit : "Mais qu’est-ce que tu fais dans un bureau ?" Elle a près de 30 ans quand un jour son patron l’appelle par le parlophone. Elle se dit alors : "Est-ce cela ma vie ? Si je n’essaie pas de vivre mes rêves, je le regretterai." Elle a la chance de trouver son "mentor" : Jan Decorte, formidable metteur en scène, écrivain, plasticien et, surtout, maître à penser d’une génération d’artistes flamands, de Jan Fabre à Anne Teresa De Keersmaeker. "Il m’a montré, nous disait-elle, qu’un acteur n’est pas un être mythologique, mais un homme ou une femme qui fait un parcours chaque soir. Le théâtre, c’est l’existence. Artaud disait qu’en vivant, il ne se sentait pas vivre, mais qu’en jouant, il se sentait exister. Sur la scène, je suis au plus complet de mon être quand je partage les émotions et les passions avec le public. Le théâtre est plein de risques, c’est une conquête, une séduction, l’établissement d’un rapport personnel avec le public."

Elle joua pour les plus grands metteurs en scène flamands et hollandais : Jan Joris Lammers, Guy Cassiers, Ivo Van Hove et, bien sûr, Jan Lauwers et la Needcompany qu’elle accompagne depuis quinze ans. Elle cite Barrault comme conseiller pour tous les acteurs. "Je n’ai jamais joué des rôles d’ingénue et de naïve, car je suis entrée tard dans le théâtre, et j’ai directement été catapultée dans des rôles de femmes fortes. Trop souvent, les femmes disparaissent des théâtres lorsqu’elles vieillissent. Il fallait bien que l’une d’elles monte sur scène et ouvre sa grande gueule, mais quand je me réveille, j’ai souvent des moments de doute."

Si Jan Lauwers voit dans les applaudissements "la tragédie du théâtre", ramené, par là, au niveau d’un divertissement, elle adore ces applaudissements qu’elle voit comme un "remerciement" du public. Pour elle, comme pour Piemme, le public est essentiel et doit être un acteur du spectacle, "ce que le théâtre flamand fait très bien", dit l’auteur francophone. Se retournant sur sa vie, Viviane De Muynck se dit qu’elle a eu une existence "formidable, pleine de rencontres avec des talents". Son triomphe à Avignon, en 2005, est marqué d’une pierre blanche : "J’ai découvert ce que c’était d’être une rock-star. On me parlait en rue et une femme m’a embrassée en me disant : "Vous m’avez enlevé la peur de vieillir." J’ai adoré. On se battait contre les éléments : le vent, les chauves-souris, le chat qui miaulait, la nuit qui tombait sur Avignon."

Elle adore le public francophone et remarquait qu’"au fur et à mesure que la Belgique semble se diviser, les individus se rapprochent, ils n’ont pas envie de se perdre".

Bruxelles, Théâtre les Tanneurs, du 7 au 9 avril à 20h30. De 5 à 10 €. Infos : 02.512.17.84, www.lestanneurs.be

Sur le même sujet