Makropoulos immortelle, cycle ressuscité

Durant ses dix-huit ans de mandat à la tête de l’Opéra flamand, Marc Clémeur entreprit deux cycles avec Robert Carsen : le metteur en scène canadien, encore peu connu à ses débuts là-bas, signa une passionnante série de Puccini, puis entama avec "Jenufa", "Kat’a Kabanova" et "La petite renarde rusée" un parcours Janacek de renommée internationale.

Makropoulos immortelle, cycle ressuscité
©Alain Kaiser
Nicolas Blanmont

Envoyé spécial à Strasbourg

Durant ses dix-huit ans de mandat à la tête de l’Opéra flamand, Marc Clémeur entreprit deux cycles avec Robert Carsen : le metteur en scène canadien, encore peu connu à ses débuts là-bas, signa une passionnante série de Puccini, puis entama avec "Jenufa", "Kat’a Kabanova" et "La petite renarde rusée" un parcours Janacek de renommée internationale ("Kat’a", notamment, fut repris à la Scala et consacré comme meilleur spectacle théâtral de l’année en Italie) mais qu’une réduction des subventions de la maison anverso-gantoise ne permit pas de poursuivre.

Désormais installé aux commandes de l’Opéra du Rhin, Clémeur reprend le cycle avec une belle "Affaire Makropoulos". Musicalement, l’avant-dernier opéra de Janacek n’est sans doute pas le plus immédiatement séduisant, mais la richesse de la partition est bien rendue par la direction de Friedemann Layer, ici à la tête d’un Orchestre de Mulhouse efficace mais manquant un peu de couleur. L’extraordinaire rôle-titre revient à Cheryl Barker, qui y prête idéalement son charisme scénique et sa puissance vocale. A ses côtés, le plateau est des plus brillants, avec notamment Charles Workman (Gregor), Enric Martinez-Castignani (Kolenaty) et deux Belges, Guy de Mey (Vitek) et Angélique Noldus (Krista).

Réflexion sur la mort et le sens de la vie, prenant souvent l’allure d’une comédie noire, "L’Affaire Makropoulos" se prête moins à une approche esthétisante que d’autres Janacek. Visant avant tout à l’efficacité, les décors de Radu Boruzescu sont des plus simples, un peu frustes presque, et tout le travail de Carsen est ici concentré sur la découverte du rôle-titre et montre, notamment, sa carrière de cantatrice qui n’est d’habitude qu’évoquée allusivement par le livret. Dès le prélude, on voit la jeune Elina, beauté de la Renaissance (elle est née en 1575) se transformer au fil des trois siècles de sa vie et se faire acclamer par l’invisible public d’une scène d’opéra fictive au fond de la scène réelle. Et c’est vers le même rideau rouge qu’elle se dirigera au final. Mais la mise en abyme va plus loin puisque le deuxième acte voit la cantatrice Elena Marty en Turandot (l’ultime opéra de Puccini est contemporain de "Makropoulos"), confrontée aux personnages masculins qui l’entourent sur un trône installé au sommet d’une tribune qui prend peu à peu l’allure d’un ring de boxe. Le portrait dressé par Carsen oscille, avec beaucoup de justesse, entre la fascination que l’immortelle peut inspirer et le pathétique de ce personnage qui cherche dans l’alcool l’oubli de la vanité de cette vie privée de sens, parce que privée de terme.


Strasbourg, Opéra, les 10 et 12 avril; Mulhouse, La Filature, les 19 et 21 avril. Infos : www.operanationaldurhin.eu

Sur le même sujet