La folle énergie de Wim Vandekeybus

Wim Vandekeybus devait bien un jour rencontrer le mythe d’Œdipe. A voir l’excellent "Oedipus/Bêt noir" qu’on joue au KVS, à Bruxelles, on sent bien le lien direct entre la danse si énergétique et viscérale du chorégraphe flamand et l’archaïsme noir et fondateur du mythe porté par Sophocle.

La folle énergie de Wim Vandekeybus
©Danny Willems
Guy Duplat

Wim Vandekeybus devait bien un jour rencontrer le mythe d’Œdipe. A voir l’excellent "Oedipus/Bêt noir" qu’on joue au KVS, à Bruxelles, on sent bien le lien direct entre la danse si énergétique et viscérale du chorégraphe flamand et l’archaïsme noir et fondateur du mythe porté par Sophocle.

On y retrouve la tragédie de cet homme trompé par les dieux, qui tue son père et couche avec sa mère, et qui termine aveugle. Sur scène, c’est Wim Vandekeybus lui-même, habillé d’une jupe (!), qui joue ce rôle, devenant tour à tour le tyran, le leader, le DJ ou la victime. Il pointe du doigt le public comme les dieux, interpelle le sort mais surtout orchestre une ronde folle, comme l’est celle du destin inexorable et tragique qui agita Thèbes.

Vandekeybus est entouré par une troupe d’une dizaine de jeunes et beaux danseurs, tous formidables de force et d’énergie. Ils virevoltent, s’arrêtent parfois dans des instantanés figés par la peste, pour repartir aussi fort, sautant, volant dans les airs, rebondissant. Par on ne sait quelle magie, un danseur peut retourner un autre d’un doigt ou le faire rouler au loin.

Le succès de cet Œdipe est d’abord là. On connaît, bien sûr, cette danse ultraphysique, violente, qui a fait la renommée et la spécificité de Vandekeybus. Mais ici, elle apparaît particulièrement nécessaire au propos et la beauté des jeunes interprètes y ajoute un côté séduisant et terrible à la fois.

Le fil conducteur est le texte qu’a fait Jan Decorte au départ du mythe. Texte rude aussi, elliptique, mais qui relance l’intérêt. Un texte qui ne change pas le fond d’une histoire connue mais jamais épuisée. Trois acteurs habitués du KVS, Carly Wijs, Guy Dermul et Willy Thomas, jouent les rôles de Jocaste, la mère et ensuite amante involontaire d’Œdipe, de Tiresias, l’aveugle devin qui lit dans les viscères le sort tragique du tyran, et de Créon.

Il faut saluer aussi la musique jouée "live" sur scène, mélange de jazz, d’électro, de musique expérimentale et de country. Elle alterne les crissements, les aigus et les ballades qui entraînent la sarabande des danseurs.

Il y a, enfin, les images visuelles souvent fortes du spectacle. Tout est plongé dans le sombre, dans la nuit de la tragédie. Les couleurs des costumes sont noires ou brunes. Parfois, une petite lampe éclaire seule les acteurs ou alors une grosse lampe tombée du ciel, jette des ombres inquiétantes.

Sur scène, est posé comme une énorme lune, un grand rond sur lequel les danseurs peuvent grimper, un cercle couvert de tissus colorés qui dessinent un vague visage. C’est sur cet astre, cette montagne, que se réfugie l’enfant angoissé par le drame. Wim Vandekeybus aurait pu juste éviter de placer sur scène, pendant quelques secondes (à la manière de Castellucci), un vrai bébé pleurant. Cela avait sens, mais le théâtre n’a pas à être dans le réel.

Au total, une forte soirée, portée sur scène par seize interprètes nous donnant à voir la "belle brutalité" toujours si actuelle et omniprésente du mythe d’Œdipe.


"Oedipus/Bêt noir", au KVS, jusqu’au 2 octobre et ensuite en tournée internationale Info : www.kvs.be et 02/2101112

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