L’art tué par le divertissement

La "Needcompany" de Jan Lauwers et Grace Ellen Barkley, fête ses 25 ans. Elle a apporté aux scènes européennes un inégalable mélange de théâtre, danse, chanson, performance et arts plastiques.

L’art tué par le divertissement
©Anna Staecher/Burgtheater
Guy Duplat

La "Needcompany" de Jan Lauwers et Grace Ellen Barkley, fête ses 25 ans. Elle a apporté aux scènes européennes un inégalable mélange de théâtre, danse, chanson, performance et arts plastiques. Pour le public francophone, la grande révélation de ce talent singulier fut le triomphe de "La chambre d’Isabella", à Avignon et partout ailleurs.

Pour fêter l’événement, la compagnie a créé "L’art du divertissement", au Burgtheater de Vienne où elle est en résidence et le spectacle vient d’être créé en Belgique au Kaaitheater. Un spectacle ambitieux mais déroutant et bordélique. On y retrouve la joyeuse bande avec sa vitalité habituelle (Viviane De Muynck, Benoît Gob, Grace Ellen Barkley, Julien Faure et les autres), réunie autour du formidable acteur qu’est Dirk Roofthooft. Ils sont comme d’habitude, déjantés, créatifs, mais cette fois, Jan Lauwers a enlevé ce qui faisait le miel de ses spectacles précédents : pas de chansons, Pergolèse et son "Stabat Mater" comme seule musique, peu de danse. Tout est centré sur un propos drôle mais caustique, sur notre société du spectacle et les difficultés qu’ont le théâtre et l’acteur d’y donner encore leur art. Une sorte de testament de Jan Lauwers.

La scène est un studio de télé où se donne en direct une émission de "reality show" avec un grand cuisinier (un concept fort à la mode) qui prépare un repas de rêve pour un grand acteur (Dirk Roofthooft) qui va se suicider en direct devant des millions de téléspectateurs.

Le show peut commencer, sous la direction de Viviane De Muynck et avec l’aide du docteur Joy, le bien nommé pour un médecin chargé d’aider à se suicider. Le show a ses ratés, les participants se prennent les pieds dans les câbles, tombent des marches, s’écrasent dans les casseroles. Une belle blonde en robe longue filme en direct tout près des corps, jusqu’à filmer l’intérieur des bouches, symbole de l’obscénité omniprésente de Youtube et des films sur GSM. Mais qu’importe que les choses tournent mal, "t he show must go on" , il faut meubler la parlotte et Viviane De Muynck s’y emploie. Il faut remplir avec du vide pour tenir le spectateur devant son écran.

Dirk Roofthooft évoque sa carrière, parle théâtre, sexe, vie, égrène ses souvenirs divers. Il devient pathétique quand il veut citer son poème favori de Garcia Lorca mais ne se souvient même plus de l’endroit où il a mis son copion. Quand un acteur perd la mémoire, il ne lui reste rien. La mort rode. Et la fin de Dirk Roofthooft, en direct à la télé, est bien l’assassinat du théâtre par l’art du divertissement futile et creux de la télé. Roofthooft réussira-t-il mieux son suicide que sa fin de carrière ? Peut-on vraiment mourir sur scène ? Le théâtre tient-il là sa revanche ?

Ce spectacle, qui oscille entre la dérision, le show et sa critique, peut désarçonner les amoureux de Jan Lauwers. Le côté kitsch, sans la consolation des chansons, peut déconcerter. Mais, il y a dans ce forcené "art du divertissement", une noirceur prophétique qui touche.

"The art of entertainment", les 15,16 et 20 décembre au Vooruit de Gand.

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