Le Mondial de la marionnette

Mieux qu’un long discours, le Festival mondial de Charleville-Mézières démontre à lui seul la diversité et l’inventivité du théâtre de marionnettes, un secteur pointu qui ne renie pas, même lorsqu’il revêt ses habits d’opéra, son origine populaire.

Le Mondial de la marionnette
©K.STUDIO
Laurence Bertels - Envoyée spéciale à Charleville-Mézières

Mieux qu’un long discours, le Festival mondial de Charleville-Mézières démontre à lui seul la diversité et l’inventivité du théâtre de marionnettes, un secteur pointu qui ne renie pas, même lorsqu’il revêt ses habits d’opéra, son origine populaire. Lié, depuis la nuit des temps, au pouvoir de la main, il montre la nécessité des signes, l’émotion que suscite ce langage et l’infini des possibles d’une poupée de chiffons ou de papier, d’un bout de bois, d’un silex, d’un fil de fer humanisé Il suffit de passer deux ou trois jours en la ville natale de Rimbaud pour réaliser combien cet art ancestral a de leçons à nous donner. D’autant qu’il a trouvé, en création contemporaine, des maîtres de premier ordre. Du chorégraphe français Philippe Genty au Sud-Africain William Kentridge en passant par le génial Australien Neville Tranter ou les inénarrables frères Forman, tous ont fait le déplacement pour les cinquante ans du Festival mondial de la marionnette, un événement qui de triennal est enfin devenu biennal et auquel ils ont, au fil du temps, donné ses lettres de noblesse.

Dignement représentés, les Belges sont également de la partie avec une vente aux enchères délirante du Theater Taptoe, la nouvelle création du Tof Théâtre en coproduction avec le renommé Teatro delle Briciole, "Vy" de Michèle Nguyen ou la "Madame Bovary" des Karyatides dont on parle beaucoup dans les files d’attente.

Loin, bien loin de la première et sympathique édition initiée par Jacques Félix et ses Petits Comédiens de Chifffons, le festival, surnommé à juste titre "Cannes de la marionnette", accueille aujourd’hui cent cinquante spectacles - pour adultes principalement - venus de vingt-huit pays différents. Dix jours durant, le cœur de la ville, fermé à la circulation, bat au rythme de la marionnette. Pas une vitrine qui ne soit décorée de son pantin de bois ou de soie voire d’un mécanisme dévoilant la chaîne de fabrication des jeans ! Théâtres de mimes ou de boniment, les rues débordent également de vitalité tout comme la magnifique place Ducale, sœur jumelle de la place des Vosges à Paris et qui fait la fierté des Carolomacériens. Une place particulièrement mise en valeur cette année grâce au spectacle d’ouverture mis en scène par Claude Moreau, qui a transformé la mairie en castelet géant pour des projections d’images soulignant la force évocatrice des marionnettes avant qu’en l’air, les danseuses acrobates de la compagnie Retouramont ne jouent elle aussi avec des fils. Un beau cadeau aux badauds mais aussi aux quatre cents bénévoles sans lesquels le festival n’existerait pas.

Pas de doute, donc, pour percevoir les nuances d’un art tendance, c’est à Charleville, à deux heures à peine de Bruxelles, qu’il faut errer, à la façon du poète, les mains dans les poches trouées. Errer au rythme d’Œdipe aussi, dont la Cie les Anges au plafond livre une version soufflante et réfléchie.

Le souvenir de leur "Antigone de papier" nous a motivée, cette année, à pousser notre curiosité jusqu’au Mont Olympe - lieu prédestiné - pour voir quel sort serait destiné au père de la jeune fille rebelle. Bien nous en a pris ! Et s’il peut sembler anachronique d’aborder Antigone avant Œdipe, sans doute est-ce pour mieux appréhender le caractère résolument complexe du fils et mari de Jocaste, cette quête psychanalytique d’identité que la compagnie traduit si bien en rappelant combien "quand l’avenir s’obscurcit, il faut éclairer le passé". Cet Œdipe-là emporte. Sans doute l’enthousiasme du public multipliant les bravos est-il dû à l’éternelle intemporalité de la tragédie grecque qui lorsqu’elle est bien transmise dévoile sa suprématie.

Seul face à son immense métier à tisser, Brice Berthoud, auteur et acteur, tente de dénouer les fils de la tragédie de Sophocle. Emballées dans des boules de papier, les marionnettes, de cuir et de latex, montent et descendent au plafond pendant que, sur ce radeau scénographié, tangue le destin de l’enfant abandonné par ses parents suite au redoutable oracle d’Apollon. Passant avec dextérité d’un rôle et d’un flashback à l’autre, l’auteur interprète propose une version non linéaire du récit et insiste sur le pied fragile d’Œdipe, sur l’importance de la claudication, du voyage, de l’exil, de l’errance pendant que trois musiciens donnent, d’après les musiques de Piero Pépin en collaboration avec Wang Li ,de la trompette, des percussions, de la guimbarde et plus d’intensité encore au récit. "Au fil d’Œdipe" sera à la Maison de la culture de Tournai du 28 au 30 septembre. Courez-y !

Au chapitre des coups de cœur toujours, le remarquable "Woyzeck on the Highveld" mis en scène par William Kentridge, pièce d’anthologie d’une puissance redoutable. Revenue pour le cinquantième anniversaire de Charleville. Mais aussi, l’"Obludarium" des frères Forman, largement évoqué en ces colonnes, ces "Voyageurs immobiles" chorégraphiés par Philippe Genty pour danser en épure la naissance et la destruction de l’homme, la parodie, filmée et manipulée de James Bond, aussi blond qu’homo, par les Tchèques de l’Alfa Theatre, et surtout le "Caligula" de Giovanni Maria Pagliardi.

Cet opéra baroque, donné à Venise en 1672, mis en scène ici par Alexandra Rübner avec les musiciens du Poème harmonique de Vincent Dumestre, rend vie aux marionnettes palermitaines, classées au Patrimoine mondial de l’Unesco et dont Mimmo Cuticchio est devenu grand maître. Grâce à lui, ces fameux "pupi", très présents des XVIIIe au XXe siècles, âge d’or durant lequel ils popularisaient l’opéra, ont presque disparu avec l’arrivée du cinéma. Saluons leur retour et, au passage, leur ressemblance avec nos amies liégeoises. Cinq musiciens jouent en fosse, six chanteurs de part et d’autre du castelet entourent le ballet des marionnettes et marionnettistes pendant que l’Empereur sombre dans la folie. Une création fascinante de la compagnie Arcal. Quand la marionnette se conjugue à l’opéra, elle atteint parfois le paroxysme de sa beauté.


Charleville-Mézières, jusqu’au 25 septembre. Infos: +33-(0)3.24.59.94.94 A lire : "Les arts de la marionnette", "Théâtre aujourd’hui" n° 12, 160 pp., 25 €, et "Naissance d’un festival : Jacques Félix, marionnettiste et créateur", éd. Les 3 Mondes, 160 pp., 15 € Tournai, Maison de la culture (2 bd des frères Rimbaud), les 28, 29 et 30 septembre. Infos & rés.: 069.25.30.80.


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