Murgia veut explorer les fantômes de notre époque

C’est à une bien belle aventure humaine, théâtrale, musicale et géographique que nous invite Fabrice Murgia pour son nouveau spectacle, "Ghost Road", qui sera créé ce jeudi à Rotterdam avant de venir au Théâtre National à partir du 25 septembre. L’idée est née d’une initiative de Lod, un producteur flamand spécialisé en théâtre musical qui réunit, pour des créations, des metteurs en scène et des musiciens. C’était déjà Lod qui était à la base des "Pendus", le spectacle de Josse De Pauw avec l’orchestre de chambre de Wallonie et encore Lod qui réunit Patrick Corrillon et Daan Janssens pour "Les aveugles".

Rencontre Guy Duplat

C’est à une bien belle aventure humaine, théâtrale, musicale et géographique que nous invite Fabrice Murgia pour son nouveau spectacle, "Ghost Road", qui sera créé ce jeudi à Rotterdam avant de venir au Théâtre National à partir du 25 septembre. L’idée est née d’une initiative de Lod, un producteur flamand spécialisé en théâtre musical qui réunit, pour des créations, des metteurs en scène et des musiciens. C’était déjà Lod qui était à la base des "Pendus", le spectacle de Josse De Pauw avec l’orchestre de chambre de Wallonie et encore Lod qui réunit Patrick Corrillon et Daan Janssens pour "Les aveugles".

L’institution gantoise a pris contact avec le jeune créateur du "Chagrin des ogres" et le Théâtre National. Ensemble, ils ont choisi de travailler avec le musicien Dominique Pauwels, compositeur classique contemporain, spécialisé dans les musiques de films et de théâtre (il a travaillé plusieurs fois avec Guy Cassiers). Fabrice Murgia a aussi choisi comme interprète principale la grande comédienne flamande Viviane De Muynck, capable de jouer dans de nombreuses langues et qui fut l’interprète inoubliable des grands spectacles de Jan Lauwers.

Tout ce petit monde (sept au total) est parti en repérages et en tournage dans l’Ouest américain. Fabrice Murgia avait découvert le charme suranné de la Route 66 en préparant son spectacle "Dieu est un DJ". Il voulait y retourner, mais explorer, cette fois, ces villes fantômes, ces "Ghost towns" qu’on peut découvrir dans les déserts américains, à Death valley ou près de la frontière mexicaine. Murgia voulait agir comme un archéologue du présent.

Là, surgissent encore des fantômes du passé. Mais là aussi, vivent des hommes et des femmes qui ont fui les villes, qui inventent quelque chose d’autre. Avec Benoît Dervaux, Fabrice Murgia a filmé ces "Ghost people" et filmé Viviane De Muynck les interrogeant. Le fil du spectacle, c’est elle, une femme qui quitte sa maison et ne reviendra plus. Elle voyage dans ce lieu sans nom, hors du temps, un lieu du passé mais peut-être de l’avenir : "J’étais tombé amoureux de ces endroits, raconte Murgia, et, surtout, de ces gens qui doivent être habités par autre chose que notre monde de consommation. Pourquoi ces gens ont-ils choisi de fuir, de vivre dans ces lieux ingrats ? On a fait la rencontre de vraies personnalités comme Martha Beckett, une danseuse de Broadway qui a choisi de fuir New York. Ou cet homme qui n’en pouvait plus de vivre à Los Angeles. Ou a découvert un endroit comme Bombay beach, un camp de vacances abandonné."

Ces lieux sont en résonance avec l’esprit de Viviane De Muynck, qui mêle à ses interviews ses propres réflexions sur sa vie, l’âge, sur Anvers qui change si vite. "Si je n’ai plus de rêves, je meurs", dit-elle. "Ghost Road parle aussi de ça : de l’âge qui avance, de la difficulté de vieillir quand des choses ne deviennent plus que des souvenirs." On s’étonne qu’un metteur en scène aussi jeune, 30 ans, pense déjà à de tels sujets. "Je ne suis plus si jeune, répond-il, et j’ai un enfant. J’ai un âge où on se demande déjà ce qu’on a fait de ses rêves et comment on passera le monde à la génération suivante. Je voulais faire un spectacle sur ces visages qui portent une histoire. Bien sûr, le film et le spectacle parlent aussi du désastre du capitalisme. On évoquera le drame des subprimes, mais cela va au-delà. Il s’agit de montrer à quelle vitesse un monde peut remplacer un autre."

Dominique Pauwels parle de sa rencontre avec Fabrice Murgia comme "une des plus belles que j’ai eue". Il n’a pas voulu utiliser des musiques qu’on associe trop directement à ces étendues de western. "Je voulais partir de quelqu’un qui sait qu’il est en train de perdre sa mémoire. Nous avons choisi pour ce rôle de travailler avec la soprano Jacqueline Van Quaille, qui a chanté sur les plus grandes scènes d’opéra. Elle a maintenant 74 ans et chantera sur scène chaque soir, avec les aléas que cela peut représenter, surtout à son âge, mais cela fait partie du spectacle lui-même d’avoir ces fragilités."

Dominique Pauwels a choisi six célèbres arias tirés de Puccini, Donizetti ou Verdi. Leurs textes expriment le fil du spectacle: la découverte de la mémoire qui part, l’interrogation face à ça, la révolte, le silence abattu et, enfin, l’adieu à soi-même. Il a choisi de reprendre les mélodies et les textes de ces arias, mais d’en modifier la musique. "La chanteuse reconnaît ces arias, mais ceux-ci lui échappent déjà". Des chants diffusés par 80 haut-parleurs qui parfois fragmentent la voix, comme des fantômes qui disparaissent.

La rencontre entre Fabrice Murgia et Dominique Pauwels s’est si bien passée que "Ghost Road" ne sera que la première partie d’une trilogie dont les deux autres volets devraient voir le jour d’ici 2015. On y retrouvera les mêmes ingrédients : théâtre, vidéo, musique, documentaire. Le second volet les amènera au Chili, dans une mine qui après avoir été une sorte de phalanstère, fut un camp de concentration sous Pinochet. Bourreaux et victimes s’y croisent encore. Le troisième volet devrait concerner une ville frappée par la catastrophe comme Fukushima ou, plus vraisemblablement, Tchernobyl.

Guy Duplat

"Ghost road", Théâtre National, 25 au 29 septembre et 2 au 6 octobre. Rens.: 02.203.53.03.