L’incroyable marathon de Jan Fabre

Trente ans après sa création, Jan Fabre a donné à nouveau en Belgique, ce week-end, au Singel sa pièce "inaugurale", un marathon de 8 h qui, avec sa nouvelle distribution de performeurs fantastiques, reste épatante. On pourra la revoir en mars au Kaaitheater.

Guy Duplat
L’incroyable marathon de Jan Fabre
©Wonge Bergmann

Trente ans après sa création, Jan Fabre a donné à nouveau en Belgique, ce week-end, au Singel sa pièce "inaugurale", un marathon de 8 h qui, avec sa nouvelle distribution de performeurs fantastiques, reste épatante. On pourra la revoir en mars au Kaaitheater. "C’est du théâtre comme c’était à espérer et à prévoir", fut créé le 16 octobre 1982 dans la salle Stalker à Bruxelles, alors dirigée par Chris Dercon, l’actuel directeur de la Tate Modern à Londres. Ce spectacle pour 4 hommes et 5 femmes dure 8 heures sans interruption (mais le public peut sortir et rentrer à sa guise pour boire, manger ou se changer les idées, sans que cela gène).

Fabre avait alors 24 ans à peine et apparaissait comme un météore dans le ciel apportant au théâtre son expérience de performeur et de plasticien. Les neuf acteurs jouaient jusqu’au bout de leurs forces, dans une suite de scènes plus épuisantes les unes que les autres, jouant aussi à d’autres moments sur la lenteur et l’éternel recommencement.

Le spectacle commence dans le noir avec des petites lampes et une douzaine de chaises de jardin. Chacun entre à son tour et pose sa chaise face au mur, entamant des transes successives, pleines de tics. De petits films super 8 d’époque, tremblotants, sont actionnés. On entendra aussi tout au long du spectacle la voix de Marcel Duchamp parlant des ready made et de l’art. Et on reverra des courts-métrages rythmé s comme du cinéma muet, avec Fabre jeune, se mettant un sac sur la tête, ou simulant un suicide avec un revolver. Au plafond, des crochets de boucherie sur lesquels sont accrochées les chaises avec, dessus, des bougies. Elles se balancent lentement, faisant des ombres sur l’écran blanc. Un garçon et une fille, torse nu, peignent longuement sur leurs corps des lignes rouges. Une fille fait un strip-tease à répétition, deux performeurs se font face et soufflent à perdre haleine.

Les performeurs crient des propos de café du commerce. Des acteurs, les yeux totalement bandés promènent de vraies perruches tenues en laisse. Deux tortues s’avancent avec des bougies sur la carapace. Les acteurs lèchent méthodiquement tout le sol, poussières comprises pour le nettoyer d’un vague de yaourt. Un couple se fixe dans les yeux et se déshabille et se rhabille sans cesse jusqu’à la souffrance, y compris celle des spectateurs. Plus tard, ce sera un acteur torse nu qui saute dans les airs comme pour s’envoler et retombe, pantin désarticulé. Et il répète infiniment la scène jusqu’à l’évanouissement.

C’est plastiquement très beau, Jan Fabre est aussi un grand plasticien. C’est aussi très fort. Ces images et ces scènes montrent la répétition de la vie même qui n’est qu’un cycle éternel de gestes recommencés jusqu’à l’absurde. On pense à la ronde des jours et des nuits, aux levers et aux couchers, aux repas mille fois recommencés et interrompus par la mort seulement. Bien sûr, c’est parfois très long, répétitif par essence, mais Fabre réussit le prodige de distendre le temps. On entre avec lui dans une autre temporalité grâce à ses "guerriers de la beauté" comme il appelle ses performeurs. A minuit, après huit heures de spectacle, le public (quasi tous sont restés jusqu’au bout), était debout pour ovationner tous ces acteurs au terme d’un marathon qui reste d’un culot inouï même dans le théâtre d’aujourd’hui.

A côté des 8h de "C’est du théâtre ", les 5h du second spectacle (1984), "Le pouvoir des folies théâtrales", qui viendra au Singel à la mi-octobre avant d’aller au Kaai paraissent presque courtes. Mais Fabre y revisite l’histoire de l’opéra et du théâtre avec le même culot.

Au Singel (29 et 30/9 et 12 au 14/10) et au Kaaitheater (8 et 9/3 et 16 et 17/3)