Sous le tchador, la plage...

On ne voit souvent de l’Iran que les tristes images d’extrémistes traquant les manifestants ou des cortèges de femmes en tchador noir. Mais c’est méconnaître la vitalité de la culture qui s’y développe malgré le régime, la censure et la répression.

Sous le tchador, la plage...
©Reza Mousavi
Guy Duplat

On ne voit souvent de l’Iran que les tristes images d’extrémistes traquant les manifestants ou des cortèges de femmes en tchador noir. Mais c’est méconnaître la vitalité de la culture qui s’y développe malgré le régime, la censure et la répression. On le verra encore à partir de dimanche à Tours & Taxis, à Bruxelles, en marge de l’expo "Unexposed". Pendant trois jours (lire ci-contre), on y lira, dans des mises en lecture scéniques, des textes d’auteurs iraniens, jamais joués chez nous. Ce sera une première en Europe. Ces textes ayant été traduits du persan pour l’occasion. Nous avons interrogé Liliane Anjo qui est à la base du projet et qui participera dimanche à une table ronde. Philosophe de l’ULB, elle a fait un master sur le théâtre iranien et poursuit un doctorat sur ce sujet à l’Ecole des hautes études sociales à Paris. Elle vit depuis 2008 à Téhéran. Nous l’avons jointe ce lundi, jour de soleil, 15 °C dans la capitale iranienne.

Le théâtre iranien se porte-t-il bien ?

Depuis quelques années, ce théâtre est en manque d’espace. Il n’y en a plus assez au Théâtre de la ville et on a ouvert, depuis deux ou trois ans, de nombreux autres lieux : dans des centres culturels, même sur des parkings, dans des appartements privés ou des galeries d’art. Le théâtre se développe hors des murs traditionnels. Il suffit de regarder la vitalité en Iran des autres arts, comme le cinéma et la musique, pour se dire qu’il ne pouvait pas en être autrement avec le théâtre. Malgré les obstacles, le théâtre bouge et est porté par des jeunes générations qui ont appris à travailler avec les contraintes qu’on leur impose.

Comment fonctionne la censure ?

Si on veut mettre un texte en scène, il faut d’abord l’envoyer au ministère de la Culture et de la Guidance islamique pour obtenir une première autorisation. Alors on peut commencer les répétitions. Mais quand on arrive à la forme définitive, une commission de censure se déplace pour demander le cas échéant des changements ou pour refuser la représentation. On est libre alors de reproposer le spectacle après changements, aussi souvent qu’on veut. Le rôle de la censure est plus subtil qu’on ne le croit. Il n’y a pas forcément les bons artistes face aux mauvais censeurs barbus. Parfois, des artistes se retrouvent dans la commission de censure.

Des pièces sont-elles refusées ?

Très peu sont radicalement refusées car les artistes savent où sont les limites à ne pas franchir, les lignes rouges. Et quand un artiste veut passer une ligne rouge, il donne un gage de bonne volonté pour le faire accepter en donnant, par exemple, à sa pièce une fin moralisatrice. Amir Reza Koohestani, le plus célèbre chez nous, vient de monter "Ivanov". Il a dû passer sept fois devant la commission, mais cela a contribué au succès de sa pièce. Une pièce bloquée par la censure, ça lui fait de la publicité. Les gens se disent : "Cette pièce a connu des problèmes, c’est intéressant à aller voir."

Quelles sont les lignes rouges ?

Elles sont d’abord formelles. On n’a pas le droit de montrer sur scène des liaisons amoureuses et, a fortiori, charnelles. Les femmes sont bien entendu voilées et tout contact tactile est totalement prohibé, sauf s’il y a un tissu (des gants) entre les acteurs. Depuis peu, on autorise cependant une gifle directe. Les femmes ne sont pas supposées danser sur scène mais cela se négocie en expliquant qu’il ne s’agit pas de danse mais de mouvements chorégraphiques. Il y a des lignes rouges morales, mais là les Iraniens savent les contourner en utilisant la métaphore, c’est un pays de poètes. Il y a des lignes rouges sur le contenu, des sujets qu’on ne peut pas aborder, mais on peut évoquer des tendances politiques interdites en les présentant de manière négative.

Après 2009 et l’écrasement des manifestants, y a-t-il eu radicalisation vis-à-vis des artistes ?

Les lignes rouges dépendent toujours des conditions politiques internes. A la veille d’élections comme maintenant, les candidats s’ouvrent un peu. Je me souviens, après les événements de 2009, avoir assisté à un spectacle où le metteur en scène avait été obligé de censurer de nombreux passages, mais quand il arrivait à ces passages, il se retirait du plateau et expliquait ce qui était censuré ! Et des metteurs en scène peuvent parfois se permettre plus car ils sont professeurs d’université ou même censeurs eux-mêmes. Il arrive que des metteurs en scène se retrouvent devant des juges mais c’est rare. Je n’en connais pas qui soient en prison. Ils sont parfois victimes des guerres internes entre différentes administrations.

Connaissent-ils le théâtre contemporain ?

Certains comme Koohestani peuvent participer à des festivals à l’étranger. Et la plupart sont bien au courant par Youtube et Internet. Les chorégraphes connaissent très bien Pina Bausch et Maguy Marin grâce à cela. La danse en Iran est particulièrement défavorisée : les femmes ne peuvent pas danser et les hommes ont bien des obstacles car la danse est considérée comme un art occidental. Il n’y a pas de formation à la danse. Mais si, techniquement, les Iraniens sont faibles, ils font preuve d’une grande créativité et je connais une chorégraphe qui a une compagnie mixte et explique qu’elle fait des mouvements chorégraphiés et pas de la danse. Obtenir un visa est très difficile. Déjà, avoir un passeport est compliqué, surtout si on n’a pas fait son service militaire.

Ces contraintes stimulent-elles la créativité ?

Les contraintes poussent à devoir inventer un langage pour contourner les obstacles et montrer autrement ce qu’on ne peut pas montrer. Un peu de censure peut être stimulant mais trop, c’est la mort de la création. La censure fatigue beaucoup les artistes. Koohestani est parti un an à l’étranger pour souffler mais il est revenu à Téhéran malgré les difficultés. Certains doivent sortir pour respirer mais, hors d’Iran, ils perdent leurs sources d’inspiration.

Milan Kundera explique que le printemps tchèque est né quand la contrainte communiste était encore là, mais chancelait, et que l’espoir de liberté était possible ?

Kundera est fort lu et apprécié en Iran.

Quelle est la place des femmes ?

Elles sont très actives, mais la direction des théâtres reste une affaire d’hommes. Pas moins, pas plus qu’en Occident.

Pourquoi avez-vous programmé cet événement, qui commence par un texte poignant sur 2009 et la mort en direct d’une fille sous les balles de la police, à Tours & Taxis ?

Il était important d’entendre des voix iraniennes, jouées en Iran, sauf, bien sûr, celui que vous mentionnez mais qui est une porte d’entrée vers cet univers. On voulait montrer la diversité du théâtre en Iran, mais comme on ne peut inviter huit troupes, on a traduit les textes et ils seront lus et joués par des comédiens belges. Ce sera une occasion exceptionnelle d’entendre, de rencontrer ce théâtre. Pourquoi les Iraniens connaissent-ils tous si bien les auteurs francophones et nous, Européens, ne connaissons-nous rien des auteurs iraniens ?

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