Silence, chef-d’œuvre !

Est-ce qu’elle a des cheveux blancs ? Est-ce qu’elle radote ? Est-ce qu’elle regarde "Les Feux de l’amour" ? Est-ce qu’elle est toujours vivante ? Deux jeunes femmes en tablier blanc sont assises derrière une table...

Silence, chef-d’œuvre !
©Yves Kerstius
Laurence Bertels

Est-ce qu’elle a des cheveux blancs ? Est-ce qu’elle radote ? Est-ce qu’elle regarde "Les Feux de l’amour" ? Est-ce qu’elle est toujours vivante ? Deux jeunes femmes en tablier blanc sont assises derrière une table. Elles jouent à "Il" ou "Elle". Leur pause terminée, elles reprennent leurs activités et amènent sur un plateau roulant une étonnante brochette de marionnettes de papier. L’enseigne "Maison de repos" s’allume. Certains pensionnaires sont insoumis, d’autres veulent prendre toute la place. Pas un mot et déjà un humour ravageur, avant de passer à la troisième dimension. Décidément, après le film "Quartet" de Dustin Hoffman ou encore "A Late Quartet" de Yaron Zilberman, le sujet semble être à la mode. Aux Rencontres théâtre jeune public également, la vieillesse, aussi paradoxal que cela puisse paraître, est au rendez-vous. Avec "Sur la corde raide" d’abord (cf. LLB du 19 août), "Variations sur le canard" pour une comédie moins convaincante ensuite et puis "Silence", de la nouvelle compagnie Nightshop, qui vient de créer une onde de choc sur les rives mosanes.

Entre autres grâce à l’hyperréalisme de ses marionnettes, inspirées des sculptures en silicone de l’Australien Ron Mueck, sinon qu’au lieu d’être sur ou sous-dimensionnées, elles ont une taille humaine. Ce qui les rend troublantes de vérité.

"Les vieux" ne parlent pas, caressent un chien rebelle de table, leur sucrier en fait, avant de sortir Fabiola de son cadre pour prendre une galette dans la boîte à l’effigie d’une de nos Reines. Révélateur du passé mais aussi d’un certain esprit, leur intérieur, un appartement dans le home, trahit leurs habitudes, leurs personnalités. Une vraie tendresse émane de ces deux personnages. Et lorsqu’on la croit protectrice envers lui, on réalise qu’elle sert le thé sur une tasse renversée. Faille. Puis un jour, il branche l’enregistreur. " Pour faire des galettes à ma façon…" et la voix de la bien-aimée grésille tandis qu’il s’applique à cuire les gaufres pour un anniversaire et ne lésine pas sur la crème fraîche. "Tu crois qu’il aurait préféré partir avant elle ?"

Peu de mots, des gestes justes, une émotion intense, une immense complicité entre les marionnettistes et leurs créatures, la fin de vie racontée avec sensibilité, en évitant la sensiblerie, et un public bouleversé. Tout le monde pleure en sortant de la salle. "Attention, chef-d’œuvre !" a-t-on envie d’écrire tant la création d’Isabelle Darras et de Julie Tenret mise en scène par Bernard Senny, et formées par Alain Moreau et Agnès Limbos, maîtres de la marionnette et de l’objet, frôle la perfection. Un spectacle tout public qui n’a pas fini de faire parler de lui.

Le brio de Monte-Cristo

Que ce bijou ne fasse cependant pas d’ombre aux autres créations de qualité présentées aux Rencontres de Huy. La journée de mercredi a été riche en découvertes. Un vrai bonheur. Avec "Monte-Cristo" d’abord, de la Cie du Chien qui tousse, dans une mise en scène de Pierre Richards, une valeur sûre du jeune public, à la hauteur, une fois de plus, de sa réputation. Tout en puissance et colère contenue, Edmond Dantès tient le bras de Mercédès. Un peu trop fort sans doute. Elle le supplie d’épargner son fils. Le conte ne reconnaît pas la belle qu’il a tant aimée et dont il a rêvé durant ses longues années d’emprisonnement.

Comment, ceci dit, résumer le roman fleuve d’Alexandre Dumas en une heure, durée standard du théâtre jeune public ? En choisissant quelques extraits et en créant une pièce de théâtre sur le théâtre. Le metteur en scène intervient, gère aussi la relation des comédiens et les rires fusent avant que la tension dramatique s’installe. Belle alternance dans cette mise en abîme rythmée et rondement menée. Où les comédiens sont confrontés à leur propre lâcheté, violence et médiocrité dans un spectacle qui met aussi l’humain en scène.

"Cortex" gravé dans les mémoires

Très belle surprise également grâce à "Cortex", un spectacle hybride de Bénédicte Mottard et Coralie Vanderlinden de la Cie 3637. Entre danse et flot de paroles prégnantes, confusion et limpidité, nouveauté et étrangeté, "Cortex", qui en appelle à la mémoire, à son interprétation, interpelle et ensorcelle. Ouverture contemporaine avec une danseuse en trench qui répond à son portable. Pots de confitures ensuite et souvenirs d’enfance. Chacun y lira l’histoire voulue mais comprendra l’abandon de deux sœurs, à moins qu’il s’agisse de la même, par un père toujours absent, toujours en retard, par des lettres restées à terre, des retards à répétition, avant le pardon final, chacun ayant fait ce qu’il a pu.