Wagner, l’amour dans les toilettes

uel opéra, mieux que "Tristan et Isolde", pouvait inaugurer une saison qui a pour thème "Fatal Attraction" (en anglais dans le texte) ?

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Nicolas Blanmont

Quel opéra, mieux que "Tristan et Isolde", pouvait inaugurer une saison qui a pour thème "Fatal Attraction" (en anglais dans le texte) ? Surtout quand le titre permet de faire coup double en cette année de bicentenaire. Voici donc une nouvelle lecture qui marque de doubles débuts : ceux de Dimitri Jurowski, directeur musical de l’Opéra flamand, dans un opéra de Wagner, et ceux de Stef Lernous, homme de théâtre surtout connu au nord du pays (notamment pour sa compagnie Abattoir fermé), dans l’opéra.

Confier un chef-d’œuvre lyrique à un metteur en scène de théâtre qui n’a ni expérience d’opéra ni connaissance particulière de l’œuvre ? On se croirait presque à Bayreuth, ce qui, dans l’état actuel des choses, n’est pas vraiment un gage de qualité. D’autant que le concept annoncé par Lernous semble des plus ténus : dès lors que, pour le metteur en scène flamand, la musique de "Tristan et Isolde" ressemble à une musique de film (même au-delà de "Melancholia" précise-t-il), il n’y aura ni bateau ni jardin ni château, mais juste un cinéma, qui plus est des années 70, mais avec quand même quelques soldats nazis. Histoire, suppose-t-on, de rappeler au public qui l’ignorerait encore la dilection qu’avait Hitler pour la musique de Wagner.

Le FilmPalast affiche ce soir "Lustvolle Tiere" (les animaux voluptueux) qui, annonce l’enseigne devant laquelle tout se passe dans le premier acte, "vivent dans le péché" : c’est que le scénario de "Tristan et Isolde" est, pour Lernous, celui d’un film de série B. Le cadavre décapité de Morold est le centre de toutes les attentions. Miteux, le FilmPalast l’est assurément, si l’on en juge à l’état décati et crasseux de ses toilettes : et c’est là que se passe tout le deuxième acte, avec son duo d’amour chanté de part et d’autre du mur qui sépare les lieux des hommes de ceux des femmes. Au troisième acte, on cherchera vainement la référence cinématographique : Karéol est ici un restaurant plutôt chic, avec serveurs (dont le berger) et barman mais peuplé de clients plus quart-monde que mondains et qui dégainent leurs téléphones (années 70 ?) pour filmer la mort de Tristan. Lequel est vêtu d’un très peu charismatique ensemble pantalon de velours côtelé jaune, chemise bleue et imper de cuir, tandis qu’Isolde évolue dans un chemisier de satin blanc, jupe turquoise et bottes marron.

Une véritable direction d’acteurs

Mais le plus étonnant est que l’œuvre résiste à toutes ces incongruités. Par la grâce, d’abord, d’une véritable direction d’acteurs : Lernous est loin de convaincre par ses présupposés trop rudimentaires, mais il témoigne d’un incontestable talent dans sa façon de camper les personnages et de leur donner une substance. Même s’il s’éloigne parfois des didascalies (un Tristan étonnamment vaillant pour son agonie, et qui part main dans la main avec Isolde lors du final), les gestes, les attitudes et les mouvements sonnent juste, et l’émotion opère.

Mais il y a aussi la force de la musique. On peut rêver lecture plus fiévreuse que celle de Dimitri Jurowski, mais on finit par apprécier le souci de clarté, de transparence et d’allègement qui anime ici le chef russe. Et si le prélude du premier acte peut sembler trop serein, presque objectif, la mort d’Isolde est d’une poignante sobriété : peut-être aussi parce que Jurowski a, à ce moment, abandonné sa baguette pour diriger à mains nues. Et l’Orchestre maison se montre en belle forme, tant dans sa globalité que dans ses individualités (la clarinette basse de Marke, le cor anglais de l’acte III…).

On aime l’Isolde directe et engagée de Lioba Braun nonobstant un peu de faiblesse à la fin du I, on est enthousiaste pour le Marke de bronze noble d’Ante Jerkunica, on admire le Kurwenal solide de Martin Gantner et la Brangäne très claire de Martina Dike. Bilan plus mitigé pour Franco Farina, Tristan plus lyrique que véritablement héroïque : chaleur et italianité dans le registre central, mais intonation déficiente en début de soirée dès qu’il faut monter dans l’aigu et en puissance. Puis, au troisième acte, une sorte de miracle : la voix stabilisée et claire, comme si le ténor italien s’était économisé pour ce marathon final.Nicolas Blanmont

Anvers, Vlaamse Opera, jusqu’au 5 oct. Gand, Vlaamse Opera, du 17 au 26 oct. 070.22.02.02, www.vlaamseopera.be

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