Tout le monde peut danser la vie

Avec "Fear and desire", aux Halles, public et interprètes vont d’émotions en émotions.

Tout le monde peut danser la vie
©if human
Lauranne Garitte

"Not everyone can be a dancer. But everybody can dance". La couleur du spectacle "Fear and desire" est annoncée. Sur scène, pas de danseurs, mais des artistes expérimentés. Pas de décor non plus, le plateau est vide. Pas de virtuosité technique, mais des acteurs qui s’essaient à la danse. Et derrière cette série d’absences, c’est une réelle présence qui est proposée. Sur les planches, une douzaine d’artistes, comédiens pour la plupart, viennent raconter leur histoire de la vie. Tous sont effrayés par ce qu’ils peuvent devenir, mais tous s’accrochent à leurs rêves d’avenir et expriment leur déchirement existentiel grâce à leur corps.

"I want peace" sont les premiers mots de la représentation. Voilà le désir de l’une des danseuses. En écho, un homme vêtu de blanc court d’un coin à l’autre de la scène en criant : "Grandir sagement. Vieillir sauvagement !" Plusieurs fois, une femme, dans une petite robe rouge, annonce timidement vouloir "enamorarse" (tomber amoureuse, en espagnol). Cette belle bande de copains, venus des quatre coins d’Europe, passe d’une langue à l’autre comme reflet d’une humanité diverse, qui a pourtant les mêmes craintes, les mêmes inquiétudes face au monde qui bouge. Et cette diversité est multipliée. Parfois, ils dansent ensemble, parfois ils dansent seuls. Parfois, les mouvements sont synchronisés, parfois, chacun laisse parler son corps différemment. Parfois, une musique vient soutenir leurs pas et, parfois, la danse seule emplit la salle, dans le silence. Mais toujours le spectateur sourit. Car la représentation est à mi-chemin entre le théâtre et la danse. Tantôt, les artistes virevoltent, tantôt ils jouent un rôle, qui fait rire franchement le public.

Même si ce ne sont pas de vrais danseurs, c’est bien à la vraie vie que le spectateur est confronté. Le temps du spectacle, il se nourrit des expériences émotionnelles de chaque artiste pour s’interroger lui aussi sur sa place sur terre. L’humour tient un rôle discret mais indispensable au cœur du spectacle. Il permet, par moments, de boucher les trous d’une absence de technique de danse extraordinaire. Mais après tout, on est ici davantage dans l’expression gestuelle des sentiments que dans la danse au sens grandiose du terme.

Le bonheur est ailleurs

Vers la fin, tout le collectif se retrouve sur scène. Les désirs les plus fous se sont réalisés. L’une porte une robe de mariée ; elle rêvait tant d’un mariage parfait. Un autre arbore un véritable costume de chef d’orchestre, le métier qu’il voulait exercer étant petit. Une dernière se promène en bikini, un crocodile en peluche en laisse. Mais l’atmosphère a le goût de la déception. Le bonheur n’est pas là. Chaque interprète se met à se mouvoir doucement. On comprend alors que le bonheur est ailleurs, à la campagne de son enfance, lorsqu’on se balance innocemment sur une balançoire, qu’on a cinq ans et qu’on bouillonne de désirs pour l’avenir.

"Fear and desire" est un spectacle où chacun danse sa propre existence, raconte ses propres peurs et désirs. Gaia Saitta, la metteuse en scène, le confirme : "Tout ce à quoi j’aspire le plus au monde ressemble dangereusement à tout ce qui me fait peur." Et d’ajouter : "Sur scène, on se retrouve à danser, mais on ne connaît jamais vraiment les pas…" Serait-ce cela, la vie ? Danser à tâtons pour avancer dans ses rêves et connaître la joie d’exprimer avec son corps ce que l’on désire plus que tout au monde.Lauranne Garitte

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