"Fridamania" aux Tuileries

La "Fridamania" n’a rien perdu de sa vigueur. A Paris, dans le jardin des Tuileries, devant le musée de l’Orangerie, l’attente peut atteindre trois heures, pour voir, souvent dans des salles bien remplies, l’exposition sur le couple le plus mythique de l’histoire de l’art : Frida Kahlo et Diego Rivera, "l’art en fusion".

"Fridamania" aux Tuileries
Guy Duplat

La "Fridamania" n’a rien perdu de sa vigueur. A Paris, dans le jardin des Tuileries, devant le musée de l’Orangerie, l’attente peut atteindre trois heures, pour voir, souvent dans des salles bien remplies, l’exposition sur le couple le plus mythique de l’histoire de l’art : Frida Kahlo et Diego Rivera, "l’art en fusion".

Pourtant l’expo n’est pas grande et ne montre pas les grands tableaux de Frida, se concentrant sur les œuvres de la collection Dolorès Olmedo à Mexico, celle-là même qui fut à la base de l’expo fort similaire que Bozar fit en janvier 2010. L’apport principal de cette expo-ci est de mettre en parallèle le travail puissant, imposant de Diego Rivera (1886-1957), de vingt ans l’aîné de Frida (1907-1954), qui commença dans les années 1915, dans le sillage de l’avant-garde parisienne pour devenir le grand muraliste des révolutions mexicaines.

Mais le public vient pour Frida. C’est un des paradoxes de l’histoire de l’art. Diego Rivera, le plus grand artiste mexicain moderne, a été rattrapé dans sa gloire par sa femme (il l’a épousée deux fois), son amante passionnée, Frida Kahlo. Au point qu’aujourd’hui, on peut parler de "Fridamania" alors que les œuvres de Rivera ne suscitent plus qu’un intérêt poli. Certes, Frida Kahlo était déjà appréciée de son vivant par le milieu intellectuel, surréaliste et communiste du Mexico d’après-guerre. André Breton disait qu’elle était "une bombe avec un ruban autour" et Trotski fut son amant (comme tant d’autres femmes et hommes). Mais le grand public n’a découvert Frida Kahlo que dans les années 80, quand Madonna a acheté en vente publique deux œuvres de l’artiste mexicaine. Depuis, sa gloire n’a fait qu’augmenter. En 2007, pour le centenaire de sa naissance, ce fut la fièvre à Mexico avec son nom décliné sous toutes les formes, y compris des marques de chaussures et des bouteilles de tequila ! Frida Kahlo est devenue un symbole pour les féministes, la pop culture mondiale, les homosexuelles, les communistes et pour le Tiers-Monde. Sa "Casa azul" est devenue le lieu de pèlerinage de tous les touristes arrivés au Mexique.

Frida Kahlo fut non seulement, une grande artiste, mais elle connut, en plus, une vie tragique et romantique, hautement romanesque. Son autoportrait "La colonne brisée" (notre photo) qui était déjà à Bruxelles pour l’expo "Frida Kahlo et son monde", symbolise le sombre destin de ce peintre. Elle pleure tandis qu’une barre de fer la traverse et qu’un corset l’enserre.

Carlos Fuentes disait qu’elle est "une Cléopâtre brisée, cassée, déchirée à l’intérieur de son corps".

La peinture de Frida Kahlo (150 tableaux au total) comprend de nombreux autoportraits où on la voit posant sans concession, les gros sourcils noirs, le soupçon de moustache, comme une image populaire, comme une vierge laïque entourée parfois de singes ou de symboles divers. Parfois dans des poses dramatiques, comme le tableau de sa propre naissance sanglante. Une peinture faussement naïve, un travail d’introspection mêlant parfaitement la forme populaire mexicaine et son regard si personnel de féministe, amoureuse du désir, volontaire et rebelle.

L’amie Dolorès

L’exposition montre bien la dynamique de ce couple fusionnel et impossible à la fois. Elle ajoute aux tableaux de nombreux textes et photographies. On publie à cette occasion, chez Albin Michel, le livre des photos que Gisèle Freund prit de Frida Kahlo. dans l’intimité de la Casa Azul. Frida Kahlo qui n’avait alors plus que deux ans à vivre.

Comme à Bozar, la majorité des œuvres viennent de la collection Dolorès Olmedo dont l’histoire est tout aussi passionnée et romanesque que celle de Frida. Elle avait rencontré Diego en 1928 quand elle n’avait que 20 ans et qu’il peignait les fresques du ministère de l’Éducation. Rivera demanda à sa mère de pouvoir la prendre comme modèle et réalisa de nombreux dessins d’elle. Ils n’eurent plus de contacts jusqu’en 1955, quand Diego lui envoya des dessins accompagnés d’un mot, "A Lola Olmedo avec amour et admiration depuis 25 ans". Frida Kahlo était morte un an auparavant. Sa santé n’avait fait que se dégrader, ses douleurs au dos devenant intolérables jusqu’à la rendre folle et à la forcer à avancer dans un fauteuil roulant.

Frida était morte à 47 ans seulement avec cette phrase superbe, demandant d’être incinérée, "car même dans un cercueil, je ne veux jamais être couchée". Dolorès Olmedo devint alors la grande amie de Diego, son support, sa confidente. Elle ne pouvait rien refuser à Diego qui lui demanda d’acheter en ventes publiques, ses œuvres de toutes les époques, pour constituer un musée Rivera avec 150 tableaux. De nombreuses photos témoignent de la tendresse infinie qui les liait. Un jour, Diego apprit que la famille de l’ingénieur Eduardo Morillo Safa, le plus grand collectionneur de Frida, vendait, en bloc, sa collection de 26 tableaux et dessins de Frida. Diego demanda à Dolorès de l’acheter. Dolorès mourut en 2002, à 94 ans, quand la renommée de Frida avait dépassé celle de Diego.



Au musée de l’Orangerie, jusqu’au 13-1; A Paris, avec Thalys en 1h20.

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