Des idées et des corps

Oui, la densité du menu peut rester digeste. La preuve avec des propositions variées. Critique.

Des idées et des corps
Marie Baudet

L’histoire grande et petite, le réel et la fiction, les faits à l’épreuve de l’imaginaire : les arts de la scène sont tissés de cette matière duelle, pleine de nœuds et de contradictions, pleine de trous aussi, de béances où s’engouffrent lumière et ténèbres, où se glissent tous les sens que décèle le regard.

Si nulle thématique ne prévaut à la programmation du Kunstenfestivaldesarts - pas plus aujourd’hui qu’il y a vingt ans -, une constante s’y trace avec force : l’humain, la personnalité. Chacun des projets est identifié par celui qui le porte ; le nom précède le titre. Parce que chaque spectacle est d’abord une rencontre. C’est ainsi aussi que se sont établies des fidélités au fil des éditions.

Buenos Aires-Bruxelles

Federico León signe cette année sa 7e participation au KFDA depuis "Mil quinientos metros sobre el nivel de Jack" en 2001. Avec "Las Ideas", le metteur en scène et réalisateur argentin et son complice Julián Tello auscultent le processus de création dans une mise en abyme aussi vertigineuse que désopilante, aussi intelligente que culottée (aux Kaaistudio’s jusqu’au 30 mai).

On avait découvert Mariano Pensotti à Bruxelles en 2006 avec "La Marea", coulée de récits égrenés au fil de la rue de Flandre et grand moment du Kunsten. D’autres propositions, toujours singulières et fortes, nous sont parvenues, avec lui, de Buenos Aires. "Cuando vuelva a casa voy a ser otro" ("De retour à la maison je serai un autre"), son nouveau spectacle, éclos en primeur au Varia, s’inspire du passé argentin et de ses traces, ses reflets au présent. Vraies ou inventées, des histoires construisent ce que nous sommes : ce leitmotiv de l’œuvre de Pensotti se décline ici sur le mode des mythologies familiales, avec objets enterrés, chanson retrouvée, tapis roulant pour musée des sentiments. Un spectacle feuilleté, où l’intime se frotte au monde.

Le solo, le groupe, l’architecture

Jusqu’où le cursus marque-t-il l’artiste en devenir ? Chez Radouan Mriziga, sorti de P.A.R.T.S. en 2012, l’influence d’Anne Teresa De Keersmaeker, tant théorique qu’esthétique, saute aux yeux dans "~55". Le jeune danseur chorégraphe se fait arpenteur. En pas, en pieds, en avant-bras ou bras entier, il mesure puis marque le sol de marbre dont plus tôt il a en dansant apprécié le froid, le lisse, les dimensions. Devant cet opus, on lit et vit avec plus d’acuité la possession de l’espace par le corps en mouvement, mais aussi ce qui fait de l’architecture l’art dont la force est d’écouter l’humain, ses besoins, ses mesures, ses usages, son envergure - et les arts décoratifs. Simple et touchant solo.

Elle aussi passée par P.A.R.T.S., Louise Vanneste a pensé "Gone in a heartbeat" comme quatre solos cohabitant dans un espace unique, que ceint le public sur les quatre côtés. La gestuelle emprunte aux concerts rock et aux boîtes de nuit ses formes, tout en ouvrant le sens, la puissance, aux interactions du son, de la lumière, comme à l’énergie qui circule, magnétique, parmi ces quatre danseuses à la fois solitaires et solidaires.

Kunstenfestivaldesarts, divers lieux à Bruxelles, jusqu’au 30 mai. Centre du festival (billetterie, bar/resto, terrasse, meeting point) au Beursschouwburg.

Infos & rés. : 070.222.199, www.kfda.be

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