L’artiste est un trafiquant

Michel François et sa fille Léone au cœur du mystère de la création artistique. Critique.

L’artiste est un trafiquant
©kfda.be
Guy Duplat

C’était la surprise de cette édition du Kunstenfestivaldesarts à Bruxelles. Michel François, sculpteur et photographe, un de nos plus importants plasticiens, allait créer son premier spectacle-performance sur scène avec sa fille Léone, comédienne. Certes, il a déjà travaillé avec des chorégraphes (Anne Teresa De Keersmaeker, Pierre Droulers), mais ici, il s’agit de tout un spectacle qu’ils mettent en scène et jouent eux-mêmes. Le résultat est très réussi et s’avère d’une beauté singulière comme tout le travail de l’artiste.

Ce passage d’un plasticien vers les arts vivants montre la porosité actuelle des frontières et l’enrichissement réciproque possible. ATDK a fait le chemin inverse en montant au Wiels une expo-danse qui a connu un énorme succès et Chris Dercon le directeur belge de la Tate Modern à Londres va diriger un théâtre, la Volksbühne de Berlin.

Les objets pauvres

Michel et Léone François ont transposé l’atelier de l’artiste sur scène. On y découvre –c’est plastiquement très beau- le désordre apparent des objets et des sculptures en formation. Ceux qui connaissent le travail de Michel François retrouvent comme une rétrospective de son œuvre : le filet d’eau tombant des cintres sans faire de bruit en arrivant au sol (les acteurs s’y lavent les mains), le savon géant devenu sculpture changeant à l’usage, un « enroulement », la fille à la tête plongée dans le lait (rappelant la photo semblable d’Ann Veronica Janssens , la mère de Léone), les actrices qui enfilent lentement un pull dont le col forme une tête étrange, les sculptures traces des mains, le bloc de glace qui fond, etc.

Michel François ajoute des belles trouvailles comme le panneau métallique sur lequel on jette les tissus colorés munis d’une bille aimantée, une sculpture-peinture en formation.

Si on ne connaît pas son œuvre, on en découvrira aisément le processus : des objets pauvres du quotidien, détournés pour en faire des sculptures poétiques, renvoyant à l’humain et à ses empreintes.

Michel François sur scène, joue des bras, se place un masque de terre sur la tête, tourne en rond, le geste est sculpture. Léone enfile un casque de verre empli de fumée, accroche des pissenlits, dévide une énorme bobine de fil.

Le chat Tipoton

Les deux acteurs ont des airs (faussement) nonchalants, attendant l’irruption de la création. Léone l’explique : « Quand la « chose » apparaît, un temps long peut donner un résultat sans intérêt, mais un geste infime peut produire beaucoup ». De petites histoires font sens où il est question d’une salade arrosée au vin, du Palais de Justice qui s’effondre et des bateaux qui, au détroit de Corinthe, créent un Pollock.

Michel François fit une formidable expo dans le parking de Louvain-la-Neuve où il évoquait la créativité infinie des trafiquants et des migrants, devenus par ce fait, des artistes. Il reprend ce thème avec le trafiquant au corps scotché de sachets de drogue et il évoque l’artiste comme un trafiquant maquillant l’apparence.

Sur le plateau, le chat de l’artiste, Tipoton, déambule où il veut et à la fin, moment magique, la scène s’ouvre totalement sur la ville, à l’arrière du KVS, et les acteurs s’échappent dans l’air de la nuit.

On a entraperçu le mystère de la création et de sa mort. La transmission entre un père et sa fille.


Au Kunsten, KVS, Bxl, encore jusqu'au 30 mai. www.kfda.be