Crise et jeux du cirque

Michel Kacenelenbogen monte "On achève bien les chevaux" d’Horace McCoy au Public. Critique.

Guy Duplat
Crise et jeux du cirque

Michel Kacenelenbogen, directeur du théâtre Le Public à Bruxelles, et metteur en scène, a bien vu la force toujours très actuelle du film "On achève bien les chevaux" réalisé par Sidney Pollack en 1969. Il est revenu au texte original d’Horace McCoy pour le porter sur scène. On est en 1932 aux Etats-Unis, en pleine Dépression. Pour tenter de sortir de leur misère absolue, des paumés ruinés tentent leur dernière chance dans un concours de danse au finish. Ils s’exhiberont pendant des semaines, jour et nuit, jusqu’à l’épuisement total. Le dernier qui tient est le seul vainqueur.

Se battre

La métaphore fonctionne encore. Notre système économique se ramène souvent, surtout en période de crise, à une chasse à l’emploi et à la promotion, où l’individualisme prime, où il faut sans cesse se battre contre soi-même et contre les autres.

McCoy faisait de cette cruauté du capitalisme un marathon sadique de danse. Aujourd’hui, on dirait une téléréalité où les candidats doivent se mettre à nu et en danger pour battre leurs voisins. Michel Kacenelenbogen y voit aussi une métaphore du statut de l’artiste obligé de lutter jusqu’à l’épuisement pour trouver un contrat.

De ça, il a fait son spectacle de fin de saison avec douze comédiens sur scène, beaucoup de musique et deux heures de théâtre.

La victoire du système ultralibéral

Les acteurs se donnent au maximum, jouant en quelque sorte leur propre rôle en abyme. Mais il n’est pas facile de maintenir l’intérêt autour d’un fil unique qui est la répétition et le temps qui s’étire jusqu’à la souffrance. D’autant qu’on garde en tête le film de Pollack et que la pièce évoque ces téléréalités qu’on déteste.

L’ambiguïté forcée se retrouve dans le meneur de jeu. Benoît Verhaert le joue parfaitement, c’est-à-dire qu’il est exaspérant "comme en vrai" et on aimerait gifler ce clown payé pour nous endormir dans ces jeux du cirque.

On préfère quand l’émotion parfois surgit, quand ils viennent chanter (très bien) tour à tour pour tenter de gagner des points à l’applaudimètre ou quand Janine Godinas, dans un très court rôle, semble surgir de la salle pour dire aux participants qu’ils ont tort d’accepter une condition si dégradante et qu’ils devraient se révolter tous ensemble. Mais elle se heurte à ce qui est la victoire du système ultralibéral, quand ce sont les victimes elles-mêmes qui lui répondent qu’elles n’ont pas le choix, qu’il n’y a pas d’alternative par la solidarité à cette lutte à mort entre les individus. Alors, on pense à aujourd’hui.

Au Public, à Bruxelles, jusqu’au 20 juin. www.theatrelepublic.be