Poétique de l’excès

Lucile Urbani crée "Les Royaumes d’artifices" au Poème 2. Critique.

Poétique de l’excès
©D.R.
Marie Baudet

Elle vient du sud de la France et sa passion pour la littérature et la philosophie s’entrelace à son amour du théâtre. Elle étudie les arts du spectacle à l’Université Paul Valéry de Montpellier, puis la mise en scène à Bruxelles, à l’Insas.

Elle aime, en vrac, Miossec et Pink Floyd, Pessoa et Werner Schwab, Fellini et Derrida, le sauvignon blanc et le jus de pomme-cerise. Et la saveur des mots, qu’elle agence d’une plume profuse et gourmande.

Du tout au trop

Lucile Urbani, en montant au Poème 2 son ambitieux premier spectacle (que nous avons vu en générale publique), donne l’impression d’avoir voulu tout y mettre, jusqu’à faire des "Royaumes d’artifices" un catalogue - plutôt classique - d’obsessions et de fantasmes. Car ses quatre personnages ont chacun leur cheval de bataille : pâtisserie, botanique, astronomie, océanographie sont les pôles de cet univers chargé en références - érotiques et métaphysiques, pour résumer.

Amélie (Cécile Maidon), Anatole (Emmanuel Texeraud), Amédée (Pierrick De Luca) et Arlette (Réhab Mehal) sont les habitants improbables d’une île fictionnelle, dont la scénographie (Clément Losson) fourmille de détails métaphoriques que soulignent les sons (Ségolène Neyroud).

Il y a, dit Lucile Urbani, d’une part le texte comme œuvre littéraire à part entière, de l’autre la mise en scène - à savoir l’art de mettre les choses en tension. Une position schizophrénique qu’elle assume avec lucidité, tout comme elle revendique l’excès, voire le kitsch, de cet opus. "Trop de couleur distrait le spectateur", disait Jacques Tati. Le trop ici (de couches d’écritures, d’allusions psychanalytiques, de gadgets scéniques…) dessert - fût-ce à dessein - l’intelligibilité du tout, faute peut-être d’un œil extérieur.

Bruxelles, Poème2, jusqu’au 28 juin (jeudi à samedi à 20h, dimanche à 16h). Durée : 1h15 env. De 5 à 15 €. Infos & rés. : 02.538.63.58, www.poeme2.be


“Les Royaumes d’artifices”, première création de Lucile Urbani, au Poème2

"Lucile est tellement sensible à l’absurde qu’elle distingue mal le tragique du comique”, écrit dans sa note biographique – intitulée “Mythologie personnelle” – cette Française de 31 ans venue de son Sud natal étudier la mise en scène à l’Insas.

Lucile Urbani, donc, pose au Poème2 sa toute première création, texte et mise en scène, à laquelle elle associe quatre acteurs : Cécile Maidon, Réhab Mehal, Pierrick De Luca, Emmanuel Texeraud. Quatre personnages, quatre éclopés, quatre perdants qui se fabriquent une île, un petit écosystème où ils pourront survivre. Ces “petits êtres écaillés” se nomment Amélie, Anatole, Amédée et Arlette. “Dans l’urgence de changer de substance, ils cherchent un autre corps, sont en proie à des dérapages langagiers, se projettent dans des situations exacerbées et font bégayer la langue. La fiction est la mini-matrice dans laquelle ils renaissent, l’espace sanctuaire qui apaise et rafraîchit leur cicatrice, le terrain de jeu où ils déchargent leurs pulsions. Tribu insolite en pleine métamorphose, ils ont comme déménagé dans un ailleurs absolu, échappent au temps, aux lieux, et semblent connaître par cœur la mort.”

À travers sa façon de présenter “Les Royaumes d’artifices”, on devine chez Lucile Urbani une personnalité singulière et une plume d’où coule un imaginaire foisonnant. La jeune auteure et metteure en scène, dans la “partition textuelle sensorielle originale” composée pour chacun de ces “quatre nigauds métaphysiques”, injecte du rêve, du fantasme, des pulsions, des obsessions. Une incapacité à nommer et comprendre le monde, aussi, que ces personnages résolvent par l’invention verbale.

“J’ai travaillé la langue des Royaumes d’artifices comme un plasticien travaille sa matière, explique encore Lucile Urbani, créant des effets de surface sur le texte littéraire lui-même, creusant un langage vivant, flanqué de ses scories, de ses maladies […]. L’écriture évolue de façon spasmodique, le mot pâle et livide alterne avec le mot sanguin, le poème se fabrique dans une combustion de langue.”

Clément Losson signe scénographie et lumières, et Ségolène Neyroud la création sonore de cette pièce qui se profile comme le premier volet d’un triptyque articulé autour du Ça, du Moi et du Surmoi développés par Freud. “Les Royaumes d’artifices” évoquerait la première instance, le Ça : “lieu du Chaos, marmite d’émotions bouillonnantes emplie d’énergie pulsionnelle libidinale”.

Bruxelles, Poème2, du 18 au 28 juin, du jeudi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Durée estimée : 1h30. Infos & rés. : 02.538.63.58, www.theatrepoeme.be

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