Impérial Royal de Luxe au bassin Bonaparte

Noir de monde, Anvers suivait à pas lents ceux des géants du fameux Théâtre de rue. Récit.

20150619 - ANTWERP, BELGIUM: Illustration picture shows the Giant puppets of French marionette street theatre company 'Royal de Luxe' in Antwerp, Friday 19 June 2015. BELGA PHOTO LUC CLAESSEN
20150619 - ANTWERP, BELGIUM: Illustration picture shows the Giant puppets of French marionette street theatre company 'Royal de Luxe' in Antwerp, Friday 19 June 2015. BELGA PHOTO LUC CLAESSEN ©BELGA
Laurence Bertels

Couché sur son lit, le Petit géant noir ronfle. Légèrement. Sa poitrine se soulève. Il va bientôt quitter les bras de Morphée. Les Anversois et autres citoyens affluent. Il est à peine neuf heures du matin. Les deux Géants du Théâtre Royal de Luxe, l’empereur du théâtre populaire, ne commenceront leur journée que vers 10h30 mais les gens sont venus bien à temps pour ne pas rater le début des festivités. Et pendant qu’à Waterloo, d’aucuns s’étripent à la baïonnette, rejouent à la guerre et s’assourdissent à coups de poudre à canon, d’autres ont pris celle d’escampette pour filer à Anvers et suivre en douceur le réveil de la Grand-Mère et du Petit géant noir du Théâtre Royal de Luxe. Ils étaient plus de cent vingt mille chaque jour, du 17 au 21 juin, à suivre à pas lents ceux des géants. Soit, bien plus que sur la morne plaine. Un triporteur coiffé d’une platine et de haut-parleurs arrive : "Petit-déjeuner du Petit Géant". "Dressage de la table" "Majesté, délice chocolaté, apporté prestement, s’il vous plaît. Alsteblief". Les ordres sont donnés au mégaphone. Massés derrière les barrières Nadar, les spectateurs assistent ravis aux agapes d’une marionnette qui leur est déjà familière.

De l’autre côté, assoupie dans sa chaise roulante, le sourire édenté, la Grand-Mère remue ses paupières. Les trente-cinq Lilliputiens aux mollets tatoués et "gueules" de pirates, enlèvent sa couverture, avancent sa canne, la préparent au grand départ. Un petit coup de whisky, une pipe bien tassée et la grue arrive, prête à emporter la vieille dame dans la foule. Chacun choisira "son" géant. "Décrochage des courroies. Accrochage des rallonges… Les potences. On serre à bâbord, on maintient à bâbord" "On se croirait sur un navire", écrivions-nous dans nos éditions du 6 juin. Impression confirmée.

Evénement

Annoncée comme un événement, à grand renfort, entre autres, de placards publicitaires, la venue à Anvers, pour la quatrième fois déjà, du Théâtre Royal de Luxe à l’occasion du festival "Zomer van Antwerpen" a de nouveau drainé un public nombreux. Comme dans toutes les villes où ce théâtre fait escale. Et le spectacle se jouait parfois autant aux fenêtres que dans la rue. Au premier étage d’un hôtel des quais, une femme de ménage aspire distraitement tout en filmant la Grand-Mère avec sa tablette. Plus loin, une mère de famille, en peignoir sur son balcon, immortalise la "pause pipi" de la marionnette géante.

La Red Star Line

Anvers était noir de monde. Sur les trottoirs, aux fenêtres et sur la terrasse de l’imposant Muhka, le musée d’art contemporain. Tous écoutaient, comme des enfants, l’histoire de la Red Star Line que la Grand-Mère raconta devant le bassin… Bonaparte. Car non contente d’être la plus grande des géants, avec ses sept mètres de haut et ses deux tonnes, la dame est dotée de la parole. Et s’exprime dans un mélange incompréhensible de français, breton et de langage venu de l’autre côté du Mur de Planck. Cette fois, ses paroles étaient traduites en néerlandais et en langue des signes pour que chacun se souvienne de la Red Star Line qui "se jeta sur Anvers pour y accrocher ses filets destinés à pêcher les millions de pauvres gens égarés dans l’Europe. Le mât qu’ils édifièrent dans la ville, si haut qu’il dépassait les nuages, attirait l’espoir des peuples affamés…" La suite de l’histoire, qui résonne d’actualité, après la sieste…