"Iolanta", l’ultime cadeau de Tchaïkovski

Au Festival d’Aix, un spectacle bouleversant du tandem Currentzis-Sellars. Critique de notre envoyée spéciale à Aix-en-Provence.

Mergeay Martine
IOLANTA de Tchaikovski, direction musicale Teodor Currentzis, mise en scene Peter Sellars, decors George Tsypin, costumes Martin Pakledinaz et Helene Siebrits, lumiere James F.Ingalis dans le cadre du Festival d'Aix en Provence du 5 au 19 juillet 2015 au Grand Theatre de Provence. IOLANTA: Ekaterina Scherbachenko, Rene: Dmitry Ulianov, Robert: Maxim Aniskin, Vaudemont: Arnold Rutkowski, Ibn-Hakia: Willard White, Almeric: Vasily Efimov, Bertrand : Pavel Kudinov, Marta: Diana Montague, Brigita: Maria Bochmanova, Laura: Karina Demurova. (photo by Pascal Victor/ArtComArt)
IOLANTA de Tchaikovski, direction musicale Teodor Currentzis, mise en scene Peter Sellars, decors George Tsypin, costumes Martin Pakledinaz et Helene Siebrits, lumiere James F.Ingalis dans le cadre du Festival d'Aix en Provence du 5 au 19 juillet 2015 au Grand Theatre de Provence. IOLANTA: Ekaterina Scherbachenko, Rene: Dmitry Ulianov, Robert: Maxim Aniskin, Vaudemont: Arnold Rutkowski, Ibn-Hakia: Willard White, Almeric: Vasily Efimov, Bertrand : Pavel Kudinov, Marta: Diana Montague, Brigita: Maria Bochmanova, Laura: Karina Demurova. (photo by Pascal Victor/ArtComArt) ©Pascal Victor/ArtComArt

Après les envols poétiques du "Midsummer Night’s Dream", une nouvelle merveille nous attendait au Grand Théâtre de Provence. Qui connaît l’opéra "Iolanta" de Tchaïkovski ? Pas grand monde, et le mélodrame "Perséphone" de Stravinski, sur un texte d’André Gide, encore moins. C’est pourtant avec ces deux œuvres que le festival est en train de marquer d’une pierre blanche son été, la seconde profitant de l’incroyable émotion suscitée par la première. Ultime opéra de Tchaïkovski, créé peu avant sa mort (son probable suicide), sur un livret de son frère Modeste, "Iolanta" tient de la légende et du conte philosophique. L’histoire se passe au XVe siècle à la cour du roi René (célèbre à Aix pour son boulevard et son hôtel…), humaniste cultivé et bon, dont le royaume s’étendait de l’Anjou à Naples, en passant par la Provence. Iolanta, sa fille, est aveugle mais, par volonté de son père, est tenue dans l’ignorance du mal qui l’affecte. L’existence de la lumière, la beauté du monde visible lui sont inconnues jusqu’à ce que l’amour les lui révèle.

Coup de théâtre

Tout surprend dans cette œuvre : l’extrême concision du drame et son issue favorable, le traitement instrumental atypique - ouverture confiée aux seuls vents, premier chœur accompagné d’un quatuor à cordes, etc. - et, bien sûr, la splendeur sans cesse renouvelée de l’écriture vocale. A cela s’ajoute le coup de théâtre imaginé par le chef d’orchestre Teodor Currentzis : l’insertion, au moment charnière du conte, d’une liturgie (de Tchaïkovski) chantée a capella par le chœur de l’Opéra de Lyon, un chœur immatériel (cinquante chanteurs quand-même), comme tombé du ciel, et célébrant, sur fond de silence sidéral, la lumière retrouvée. Un moment d’une communion totale et d’une indescriptible intensité.

La mise en scène de Peter Sellars est celle d’un artiste qui entend non seulement le drame mais la musique jusqu’au fond de lui-même et n’a de cesse de transmettre, par les images, son écoute intérieure. Son dispositif scénique (George Tsypin) est sobre : dans un jardin imaginaire et minéral, divers portiques surmontés de sculptures abstraites (évocatrices d’un monde médiéval) déterminent la circulation des protagonistes tout en créant des encadrements à leurs ombres projetées sur les panneaux du fond de scène. Tous les mouvements seront doublement liés à la progression de l’action et à la teneur musicale des airs, stylisation et naturel idéalement combinés, où les lumières joueront un rôle central.

Des chanteurs fabuleux

A la tête de l’Orchestre et du chœur de l’Opéra de Lyon, Teodor Currentzis rend à la musique de Tchaïkovski son caractère classique, transparent, mozartien, tout en valorisant ses audaces; et les chanteurs sont fabuleux : mentionnons la soprano Ekaterina Scherbachenko, Iolanta toute de grâce et de puissance, la basse Dmitry Ulianov, René, dont le premier grand air (on songe au Prince Grémine) donne l’envoi dramatique de la pièce, le ténor Arnold Rutkovski, Vaudémont engagé, brillant, affrontant tous les risques, le baryton Maxim Aniskin, Robert, et la basse tant aimée à Aix, Willard White, le médecin Ibn-Hakia.


-> Festival d’Aix, Grand Théâtre de Provence, jusqu’au 19 juillet à 19h. Transmission en direct sur France Musique le 11 juillet et sur les radios de l’UER. Infos : www.festival-aix.com