Les expériences théâtrales d’Avignon

Le seul Belge dans le « In » fait forte impression.

Guy Duplat | Envoyé spécial à Avignon
Les expériences théâtrales d’Avignon
©Christophe Raynaud de Lage

La canicule continue à frapper Avignon avec parfois un fort vent de mistral qui ne décourage pas le public du « in » comme celui du « of ».

Dimanche, ce fut la première du seul Belge invité cette année dans le « In » (à part trois jours de festival XS du Théâtre National en fin de festival).

Benjamin Verdonck joue sa performance/théâtre inclassable dans la belle chapelle des Pénitents blancs. Avec un titre imprononçable, « Notallwhowanderarelost » (« Tous ceux qui errent ne sont pas perdus »). Il l’avait créée au Kunstenfestivaldesarts à Bruxelles en 2014.

Il y tire les dizaines de ficelles de son petit théâtre personnel, un grand dispositif de bois d’où surgissent alors, lentement, des triangles de toutes tailles et des couleurs pures. Verdonck veut étirer le temps. Son « ballet des triangles » demande une infinie dextérité mais on voit alors bouger devant nous des tableaux de Malevitch et Rothko.

Un théâtre de l’émerveillement et de l’humour aussi, sans paroles, qui nous réapprend à regarder, à « ralentir nos plaisirs » dit le poète. Le public avignonnais a fort apprécié.

Davantage en tout cas que « Les Idiots », grand spectacle russe de près de 3 h, monté par Kirill Serebrennikov, le directeur du Gogol Center à Moscou. Il paraît que depuis l’invasion de la Crimée, Poutine cherche des poux à l’audace de ce spectacle. Le metteur en scène s’est inspiré du film éponyme de Lars Von Trier et de son « Dogme », mais le public lui, a fui, vite et massivement : il manquait un fil clair à ce spectacle.


L’aéroport

Un des plaisirs d’Avignon et aussi de nous faire découvrir de nouveaux noms. Avec le Russe, ce fut raté. Ce le fut un peu aussi, hélas, avec Tiago Rodrigues, la jeune étoile montante du Portugal, le directeur du Teatro Nacional de Lisbonne. Il a choisi de reprendre le couple mythique d’Antoine et Cléopâtre, tel que Plutarque et Shakespeare l’ont créé et qui fut interprété par Elisabeth Taylor et Richard Burton. Mais en le réécrivant totalement, le ramenant à une épure, à l’os.

Il bénéficie d’un beau décor sobre (un mobile de Calder) et de deux beaux interprètes (Sofia Dias, enceinte actuellement). Mais malgré cela, l’émotion manque. La construction est devenue trop abstraite. Pour montrer le cœur de la tragédie des amants, Tiago Rodrigues leur fait dire un texte distancié où ils ne cessent de répéter : « Cléopâtre dit ça, Antoine dit ça » avec d’infinies répétitions comme une chorégraphie des mots. Et pour corser l’effet de distanciation voulu, l’actrice joue Antoine et l’acteur Cléopâtre. Il y a parfois de beaux moments, mais pourquoi fallait-il transformer cette tragédie en recherche sur le langage et sur le souffle ?

On aimait mieux alors les recherches de Nathalie Garraud et Olivier Saccomano dans « Soudain la nuit ». On se retrouve dans une salle d’attente d’un grand aéroport, transformée en cabinet médical d’urgence après la découverte d’un malade mort dans un vol venu de Turquie. Les passagers doivent se faire examiner par le docteur Chahine qui semble lui-même atteint par une étrange mélancolie.

Toute la salle est remplie de chaises et les patients se retrouvent nus pour les examens, se questionnant sur le sens de cette quarantaine imposée. Cette nudité dans ce lieu de nulle art, lieu de passage vers où ?, est bien une image de notre monde. Que reste-t-il de notre humanité ? De nos métiers ?

Un suite de petites saynètes se suivent, étranges, drôles, des mini-conférences improvisées et bien menées. On y sent bien la peur du « corps étranger » qui s’empare de l’Europe face aux menaces du Moyen Orient, aux migrants et à Ebola. Nos craintes, nos fantasmes. L’Europe va à la dérive comme les personnages de la pièce se retrouvant au final sur le radeau de la méduse de Géricault.

Sans doute, tout n’est pas abouti encore dans ce spectacle dont il faudra resserrer la dramaturgie mais on en garde de fortes images.