L’intimité des petites histoires, la tentation de la grande

Le spectacle et le public. L’art et la guerre. Les traces qui s’effacent et celles qu’on retient. Critique.

L’intimité des petites histoires, la tentation de la grande
©DR
Marie Baudet>Envoyée spéciale à Avignon

Le mistral remue la vigne vierge du jardin où se donnent les divers programmes couplés (ici le programme D) des Sujets à Vif - ces propositions brèves, souvent inclassables, parfois incandescentes, fruit de la collaboration du Festival d’Avignon et de la SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques) française et belge.

Patins à roulettes, collants imprimés 80s et… clavecin : le cocktail est surprenant de prime abord. Eleanor Bauer et Veli Lehtovaara ont conçu et interprètent ensemble "Avignonsens". La performance - mouvement et texte - contient un questionnement du spectacle et du spectateur, avec une "Lettre au public" et de jolies pistes de réflexion tant pour les artistes que pour ceux qui les côtoient, les programment, expérimentent leurs tracés.

Essai scénique

L’interrogation se mue ensuite en making-of, avec d’autres séquences : "Comment est fait ce livre" (citant Barthes et "Fragments d’un discours amoureux"), "Comment est faite cette performance", "Comment est dansée cette performance". Concepts et sensations à picorer, voire à creuser, dans une espèce d’essai scénique plus intéressant que séduisant.

Le second volet du programme D est issu de la première collaboration entre l’actrice et danseuse Kate Moran et la cinéaste Rebecca Zlotowski. "Contrechamp/Drafts" évoque à la fois les rushes non utilisés d’un film et les brouillons jamais envoyés d’une correspondance amoureuse. Pour leur donner voix et corps, Kate Moran - son timbre rocailleux, son accent, sa silhouette menue, son non-jeu formidablement expressif - partage le plateau avec le pianiste Quentin Sirjacq.

Au-delà du dialogue, cette présence contrapuntique confère à l’intime des reliefs délicats, une universalité rocambolesque, une tendre humilité, beaucoup d’humour aussi. Tandis que remontent à la surface les traces de productions vouées à l’oubli. Preuve qu’une forme brève et modeste peut receler de bouillonnantes profondeurs.

Le poids du symbole

Dans la cour du Lycée Saint-Joseph, à la nuit tombée, Eszter Salamon déploie "Monument 0…" Sous-titré "Haunted by wars" (1913-2013), ce spectacle créé en août 2014 au Sommerfestival à Hambourg inaugure une série où la chorégraphe reconsidère l’histoire du XXe siècle au regard de celle de la danse. L’approche - avec la complicité dramaturgique d’Ana Vujanovic - est ici historique et archéologique. Pour autant, c’est en artiste, non en historienne, que se pose Eszter Salamon. "Ce qui m’importe, c’est de créer de nouvelles narrations, de nouveaux espaces symboliques" , dit-elle.

Des corps gisant dans la pénombre et un chant ténu qui s’élève : voilà l’entrée en matière de "Monument 0". Suivront des solos d’abord, des duos, et ainsi de suite. Des corps élancés, des élans qui se brisent, des visages fardés, des rictus, des présences fantomatiques.

Les danses guerrières, les figures totémiques, les rituels interprétés par les six danseurs ont pour objet de "se dresser contre l’amnésie" . Or la force du symbole bientôt se dilue dans l’excès de symboles, voire dans la tentation de la caricature à laquelle semble avoir parfois succombé la chorégraphe. Paradoxalement la pièce tombe ainsi - longuement, interminablement - dans l’abondance explicite et lassante de l’allégorie.

Reste la puissance visuelle de certaines images. Une scène de groupe en particulier (une des multiples fins possibles d’un spectacle qui semble ne jamais devoir s’achever) où soudain se révèle le saisissant contraste, live, de la couleur et du noir et blanc.

Festival d’Avignon, jusqu’au 25 juillet. Infos : www.festival-avignon.com