Crises et Ressacs aux Rencontres de Huy

Les Rencontres théâtre jeune public s’ancrent dans la réalité économique et politique.

Crises et Ressacs aux Rencontres de Huy
©Ressacs - Copy Alice Piemme
Laurence Bertels

Ne pas penser à l’arrivée. Avancer, spectacle après spectacle et garder son discernement. Oublier qu’ils sont environ quarante à être programmés cette semaine et profiter de chacun d’eux, en temps voulu. Premières foulées, ce dimanche 16 août, des Rencontres théâtre jeune public qui chaque été donnent le "la" des saisons à venir, dévoilent les créations concoctées pendant l’hiver et proposent une récolte qu’on espère riche et variée.

Avec de nouvelles pousses dont on attend toujours beaucoup comme Infusion-F-Klein, un spectacle de l’auteure, dramaturge et comédienne Florence Klein qui se demande, entre plusieurs silences, comment les cicatrices d’enfance peuvent devenir belles, comment le malheur peut finalement rendre heureux. Avec des ténors aussi comme Agnès Limbos très présente grâce à sa mise en scène des "Misérables" par les Karyatides, un chef-d’œuvre du théâtre d’objet qui fera assurément beaucoup parler de lui à Huy. Présente aussi avec "Ressacs" par la Compagnie Gare Centrale créé au National en janvier 2015. Un spectacle pour adultes et adolescents, encore tout frais à l’époque, qui a été resserré depuis pour gagner en intensité et dont le professionnalisme s’impose en ouverture des Rencontres.

Où l’on retrouve les mariés des gâteaux meringués et leur irrésistible franglais. Victimes de la crise des "subprimes", ils ont tout perdu : la voiture à crédit, la maison style Hopper, le gazon vert ou le génial réfrigérateur. "Darling" a même dû revendre sa chemise ! Les époux croient être arrivés sur une île déserte. Très vite, ils veulent se reconstruire, exploiter des indigènes pour travailler à la palmeraie et recréer le système capitaliste qui les a ruinés. Le tout avec la férocité et le cynisme chers à l’artiste et à son complice, le musicien et comédien Gregory Houben, tous deux sans cesse acteurs et spectateurs d’un spectacle dont la toile de fond n’est autre que la crise financière et amoureuse du couple.

"Ressacs" aborde des thématiques que l’on croisera souvent au cours de ce marché du théâtre pour enfants et adolescents où les programmateurs du monde entier viennent remplir leur panier. C’est dire si l’enjeu est de taille.

Les craintes de la CTEJ

Les Rencontres, donc, ne feront pas, et c’est tant mieux, l’économie de la crise tant le théâtre pour l’enfance et la jeunesse s’ancre dans la réalité sans oublier d’y verser du rêve. Comme dans la "Cyberchute" des Mutants, une des valeurs sûres des Rencontres surtout lorsqu’elles travaillent, comme ici, avec l’ensemble Leporello. Crise encore chez "F+M= Y " qui s’inspire du très bel album "Flon-Flon et Musette" d’Elzbetia, grande auteure de littérature jeunesse, confrontée à l’exil durant son enfance. Crise aussi chez Félicette Chazerand, inspirée par son déménagement économique pour mettre une chorégraphie en caisses ou crise climatique pour "Secteur K" du Théâtre Isocèle qui nous propulse en l’an 2157.

Crise enfin, politique cette fois, au sein de la CTEJ (Chambre des théâtres pour l’enfance et la jeunesse) qui, lors de l’ouverture des Rencontres a interpellé la ministre de la Culture, Joëlle Milquet - absente -, pour dire ses vives craintes quant à l’avenir du théâtre jeune public, un secteur qui risquerait d’être avalé par l’ogre théâtre adulte, malgré ses réelles spécificités.

Il en sera encore assurément question au cours de ce marathon qui a démarré en douceur avec un "Rocking-Chair" ludique, visuel et hypermillimétré de la Cie "Un œuf est un œuf" pour un spectacle interactif entre film d’animation et théâtre. Une belle vivacité mais un manque de propos. Beaucoup de douceur aussi, malgré quelques lenteurs, dans "Mais je suis un ours !" du Théâtre Papyrus, librement adapté du livre de Frank Tashlin (Ecole des loisirs) et empreint de la délicatesse et du savoir-faire propres à la compagnie.