Images digérées pour danse débridée

Bouillonnements aux Brigittines sous la bannière "Outrages et ravissements". Critique.

Images digérées pour danse débridée
©Gina Tinta
Marie Baudet

Elle y était il y a un an avec son hallucinant solo "Guintche"; elle a fait frémir le dernier Kunstenfestivaldesarts et, dans la foulée, le Festival TransAmériques, avec "De Marfim e Carne". Marlene Monteiro Freitas était de retour à Bruxelles pour ouvrir, vendredi et samedi, le Festival international des Brigittines. Dans cette chapelle dédoublée que hantent toutes les variations du mouvement, Patrick Bonté place, chaque fin d’été, le programme sous une thématique double. "Outrages et ravissements" marquent l’édition 2015.

Pour "Paraíso - colecção privada", la chorégraphe capverdienne, avec sa Cie Bomba Suicida basée à Lisbonne, centrifuge l’histoire de l’art, l’assaisonne de cinéma expressionniste, de concert transformiste, de corrida déglinguée.

Organique et baroque

Elle est le toréro gracile et furieux de cette sarabande, où piaffent et grimacent quatre mâles aux corps peints de trous noirs, dans l’espace qu’occupent et éclairent une quarantaine de gros spots jaunes.

Un flot d’images, peintures (Bosch, Cranach, Van Eyck, Torcello…), films ("Yellow Submarine", "Un chien andalou"…) mais aussi de musiques (Messiaen, rock turc, Purcell ou Talking Heads pour une ahurissante séquence sur "Psycho Killer"…) ont nourri les danseurs, qui évoquent le processus d’ingestion/digestion dont est née cette pièce contrastée, hybride, instable. Organique et baroque. Sans que la scène n’impose un exercice de confirmation des référents.

Le paradis qu’esquisse ici Marlene Monteiro Freitas "ne se situe pas dans la sphère de l’éthique, de la religion ou de la morale, mais dans la fantaisie", de l’autre côté du miroir qu’il nous tend. "Dans le paradis qu’on invente nous-même, on peut tout faire", glisse la jeune femme qui fait de la métamorphose (déformation, transformation, mutation) un élément central de son art. Et qui, confie-t-elle, n’aime rien tant que "les contradictions et ce qu’elles produisent".

Ironie en ébullition

L’exubérance prend d’assaut la bienséance dans "Kein Applaus für Scheisse", par Florentina Holzinger et Vincent Riebeek. L’Autrichienne et le Hollandais ont donné naissance à ce duo alors que, encore étudiants à la School for New Dance Development d’Amsterdam, ils ont reçu une carte blanche du Bâtard Festival (Beursschouwburg, Bruxelles).

Si elle rappelle l’esprit des performances ou happenings des années 70, la pièce questionne, ici et maintenant, les limites de la représentation scénique, mais aussi ses diktats, ses paradoxes.

Grandiloquence assumée, variété kitsch, nonchalante impudeur, imperfection cultivée, malaise provoqué font de "Kein Applaus für Scheisse" un creuset concret, pop, rock, poétique où l’ironie, portée au point d’ébullition, secoue toute certitude sur l’art vivant comme sur le couple. Que sommes-nous prêts à voir, à faire, à endurer ? Que valent les canons du propre, du beau, à l’aune du sincère, du libre, du vrai ? L’humour et l’inconfort avancent en tandem pour prolonger l’équation, passionnante, irrésolue.

Brigittines International Festival, Bruxelles, jusqu’au 29 août. Infos & rés. : 02.213.86.10, www.brigittines.be