L’Ogrelet à croquer d’urgence

Coup de cœur, d’enthousiasme et de dépit aux Rencontres de Huy.

L’Ogrelet à croquer d’urgence
Laurence Bertels

Un début, une fin, trois épreuves initiatiques qui sont autant de combats intérieurs, un récit tendu de part en part, une interprétation sans faille, une scénographie aussi épurée qu’efficace et un décor sonore enveloppant… Que d’enthousiasme pour "L’Ogrelet" présenté par la Berlue aux Rencontres théâtre pour enfants et adolescents qui se déroulent cette semaine à Huy. A mi-parcours du marathon hutois, un vrai coup de cœur pour la manière dont cette jeune compagnie s’est emparée d’un des grands textes du répertoire jeune public. La Québécoise Suzanne Lebeau y brasse avec finesse plusieurs thématiques propres à l’enfance et à la société : la découverte de la différence, l’héritage lourd à porter, la volonté que l’on porte à ses actes ou l’espace ténu entre la réussite et l’échec. On ne peut qu’être touché par l’inquiétude de cette mère - une Violette Léonard sensible et bien ancrée - pour son "Ogrelet" nourri à la soupe de légumes. Aujourd’hui, c’est son premier jour d’école. Sa mère lui donne les recommandations d’usage. Comme se méfier de la couleur rouge… La tension est palpable lors de cette confrontation au monde. L’enfant, François Gillerot, comédien fraîchement sorti de l’Insas qui incarne avec puissance et nuances ce personnage évolutif, apprendra, ou pas, à réprimer ses pulsions. Une vraie histoire, comme on en a vu peu à Huy jusqu’ici, qui s’achève sur un clin d’œil d’une ambiguïté glaçante et que les comédiens, mis en scène par Paul Decleire, portent haut et loin. Des trois versions que nous avons vues de "L’Ogrelet", celle de La Berlue est la plus aboutie, alliant avec talent tradition, dans le récit, et modernité, dans la mise en scène. A croquer, sans hésiter.

Déceptions, aussi

Créée en 2008, La Berlue assure la relève du jeune public en peaufinant chacune de ses créations. Avec 76 représentations en 2014 du "Grand Rond", sa création précédente, cette compagnie arrive en tête, selon le Service de la Diffusion des arts de la Scène , du nombre de séances données en 2014 alors que 93 des 144 spectacles proposés ont été joués moins de 10 fois ! Voilà qui pose question... A l’instar de certaines propositions aux Rencontres cette année. Sur la vingtaine de spectacles déjà visionnés depuis le début de la semaine, cinq seulement se démarquent. D’autres déçoivent comme "Triple Buse" de la compagnie du Plat pays au fond sonore étourdissant, tel celui qui abrutit les travailleurs à la chaîne dont les conditions sont ici dénoncées de manière répétitive malgré quelques trouvailles et une idée initiale louable. De vraies longueurs aussi du côté de la compagnie Le vent qui parle, qui s’adresse aux tout-petits avec esthétique mais sans, hélas, n’avoir rien à leur dire. "On y va !" déclare-t-elle. Pas sûr...

Cyberchute déjantée

Point d’ennui, en revanche, du côté des "Mutants", une grande compagnie jeune public qui, malgré les années, garde un degré de qualité élevé surtout lorsqu’elle allie ses talents à ceux de l’Ensemble Leporello. Déjantée à souhait, la mise en scène de Dirk Opstaele multiplie les tableaux de personnes blasées par la société de consommation : des Ucclois affalés sur un fauteuil Roche Bobois, des "beaufs" cramoisis sur la plage d’Ostende, Marie-Antoinette sous la guillotine ou une allusion au jeu vidéo culte des ados, "Assassin’s Creed". Entre cauchemar et réalité, lieux communs, "play" et "replay", chaque scène est interrompue par un "Evénement extraordinaire". Burlesque, tragique ou comique, "Cyberchute" dénonce, sous ses aspects délirants, l’accroissement inquiétant de la pauvreté dans le monde. Tonique, audacieux et percutant.


L’avis de Pierre Sartenaer

Que peut faire Pierre Sartenaer, grand comédien et fondateur du collectif Transquinquennal, aux Rencontres jeune public, s’interroge-t-on en l’apercevant dans la file, le premier jour ? Participer au jury, pardi ! Une première expérience qu’il a acceptée avec plaisir et dont il parle à demi-mot. Devoir de réserve, oblige. Pas moyen donc de connaître ses coups de cœur et de griffes, au risque de s’attirer les foudres de la présidente, Janine Le Docte, conseillère de la Commission communautaire française, mais une analyse intéressante. Malgré la crainte de l’aspect sportif de la chose - oui, 40 spectacles en une semaine, cela relève du sport ! -, le comédien voit en cette expérience l’occasion de faire un diaporama du secteur, qu’il a par ailleurs connu de l’intérieur à deux ou trois reprises, entre autres avec la Galafronie, compagnie pionnière. "Je n’ai pas encore vu tous les tauliers mais je constate qu’ils sont toujours assez bons. Ils ont vraiment réfléchi, à un moment donné de leur existence, sur ce qu’était le théâtre pour enfants. Ils sont toujours là, se remettent en question. Je ne suis pas sûr de voir un nouvel élan qui se penche avec autant d’acuité sur le médium théâtre vis-à-vis du jeune public. Je ne sens pas vraiment un souffle nouveau. J’ai vu de très bons spectacles mais je suis toujours en quête d’être épaté, ce qui, vu le nombre de spectacles que j’ai vus, devient difficile", nous dit le comédien en avouant qu’il devient un peu addict. "On s’habitue à six spectacles par jour, aux débats entre les pièces et au rythme monacal." Et de constater que sous ses aspects provinciaux, Huy est un vrai marché, une sorte de bohême très libérale, pas optimale mais presque incontournable.