De Cuba aux Rencontres de Huy

Artiste à La Havane, Liliana Pérez nous livre son regard sur le théâtre jeune public, belge et cubain. Et nous parle de son pays.

De Cuba aux Rencontres de Huy
Entretien Laurence Bertels

Artiste à La Havane, Liliana Pérez nous livre son regard sur le théâtre jeune public, belge et cubain. Et nous parle de son pays.

Avec sa coupe à la garçonne, son accent délicieux et son regard pertinent sur la création belge, Liliana Pérez vient de La Havane Son théâtre s’appelle "El Arca", teatro museo de titeres. Elle veut créer, en outre, une école de marionnettes. Un projet qu’elle peaufine depuis cinq ans et pour lequel elle a obtenu une bourse de l’Unesco qui lui permet de se rendre à l’Institut international de la marionnette à Charleville-Mézières. La comédienne et metteure en scène en a profité pour faire un saut à Huy. Qu’une jeune Cubaine arpente les Rencontres de Huy n’est pas banal. La tentation était grande, entre deux spectacles, d’arrêter le temps auprès d’elle.

Vous êtes déjà venue en 2009 à Charleville et à Huy… Pourquoi être revenue ?

Huy a été une belle surprise. J’ai découvert un très haut niveau, des thèmes osés et bien développés, une vraie recherche. Certains artistes savent comment fixer le regard sur un moment de la vie d’un enfant. C’est profond, vivant. La mise en scène est formidable, d’une grande diversité esthétique et de langage avec d’excellents interprètes. J’aimerais que l’on traduise certains textes en espagnol. J’ai essayé, chez nous, de monter des projets avec les écoles mais personne ne m’écoute, pas même l’ambassadeur de Belgique car il ne s’occupe que de bande dessinée. Il serait utile de présenter les vidéos, des spectacles, de faire venir un professeur pour un stage de dramaturgie ou de mise en scène. J’ai admiré la grande liberté du travail de la marionnette et du théâtre visuel, la finesse et le niveau élevé du langage, le sens de métaphore, aussi.

Comment se porte le théâtre à Cuba ?

De niveau professionnel, la production théâtrale se fait uniquement avec ceux qui sortent de l’Institut supérieur des arts. Beaucoup de compagnies sont subventionnées par l’Etat et reçoivent un maigre salaire. L’activité est dense malgré tout avec l’organisation d’un festival international tous les deux ans et , en alternance, un festival national. C’est une chance de pouvoir vivre de notre art malheureusement, on se mange nous-mêmes à cause de notre position insulaire. Or, pour les arts, l’air d’ailleurs est très important. J’aime la liberté qu’il y a ici, l’envie de parler de questions sociales. En Belgique, le théâtre pour enfants n’est pas infantile alors qu’à Cuba, il doit être mignon : tout le monde est beau et gentil, si tu dis pardon, tout va bien. Ce n’est pas vrai. La famille a des préjugés. Si on présente des thèmes plus forts et d’autres esthétiques, elle n’aime pas le spectacle. Par contre, elle apprécie les spectacles divertissants. Ce n’est pas sérieux, c’est une démarche commerciale. Notre compagnie a établi une ligne théâtrale. Il y a aussi un public pour cela. Notre salle est trop petite. On pourrait tenir plus longtemps avec le spectacle mais le public demande de changer chaque mois.

Les relations diplomatiques ont été rétablies. Comment le vivez-vous ?

Le blocus est toujours d’actualité puisqu’il est inscrit dans la loi américaine. Seul le Congrès américain peut modifier cette loi. Pour nous, qu’est-ce qu’il va se passer ? Pour venir, je devais loger à Paris. J’ai cherché une chambre sur Airbnb et je n’ai pas pu en louer une car je n’ai pas de carte bancaire. Nous sommes encore hors du monde. En Belgique, je suis marginale car je n’ai pas de carte. Si tu es pauvre, tu n’existes pas. Le blocus existe encore. C’est une vérité. La loi américaine est extraterritoriale. Il est injuste qu’un peuple soit bloqué pendant cinquante ans à cause de cela. Ceux qui ont fait cette loi ne pensent pas à notre nourriture ou à notre santé. Nous avons encore beaucoup de problèmes pour importer. Et d’autres problèmes internes, administratifs. Grâce à l’esprit de la Révolution, on conserve une richesse humaine. La condition de la femme est formidable à Cuba, elle y est vraiment l’égale de l’homme, a le droit de vote et à l’avortement. Nous sommes égaux, n’avons pas de problème de racisme, pas d’analphabètes. L’école est publique. Le peuple a gagné ces acquis et doit les conserver même si on entre dans une économie de consommation, il faut être attentif. La présence de touristes a déjà cassé un certain esprit. Nous devons garder notre identité, surtout culturelle.

Le théâtre peut jouer un rôle important pour cela…

Oui, l’art est un langage politique, il peut soulever des débats. Il est aussi le reflet de sentiments collectifs. Beaucoup de spectacles dénoncent la situation sociale des homosexuels. Il y a des spectacles qui parlent des enfants qui restent seuls à la maison. Comment dans le théâtre jeune public, être en dialogue avec notre réalité, notre présent ? Il existe beaucoup de chemins plus métaphoriques ou plus documentaires. Avoir une promotion artistique vivante, c’est fondamental pour notre identité culturelle. Il faut améliorer le niveau de l’offre artistique pour accroître le tourisme culturel. Nous devons voir et montrer notre richesse.

Surtout auprès des enfants ?

Oublier sa culture, c’est perdre son âme. Si on arrête de s’occuper de la culture et surtout de l’âme de l’enfant, on perd notre identité. La culture ne peut être commerciale. L’état doit soutenir la création artistique mais il faut aussi avoir la liberté de s’autogérer pour gagner la confiance de l’Etat. Les artistes ne sont pas habitués à cela mais ils doivent apprendre aussi à gérer leurs budgets. Il est temps de grandir.

De quoi parlent vos spectacles ?

Notre premier spectacle abordait les rapports entre un petit et son grand-père. Blessé à l’hôpital, il a guéri grâce aux contes. S’accepter soi-même, ne pas avoir honte, tel en était le thème. On a aussi fait une recherche sur la question des adolescents à la rue, des tribus urbaines. Dans ce spectacle, les adolescents font un voyage dans le temps et rencontrent des jeunes des années 30 qui luttent contre la dictature et qui prennent leur destin en mains. C’est un spectacle dur, miroir, qui a demandé un an de recherche avec les ados qui ont joué eux-mêmes. Depuis, on a repris des classiques car il faut également montrer Shakespeare aux enfants. Pour l’instant, on prépare, en théâtre d’ombres, l’opéra "Bastien et Bastienne" de Mozart pour le festival à La Havane qui aura lieu en octobre. On essaye de donner un âge idéal pour le spectacle mais à Cuba, toute la famille vient. On ne peut pas changer la famille cubaine qui se retrouve le week-end. Chaque famille qui arrive, c’est un public à gagner. Elle vient de loin, les transports sont difficiles. On ne peut pas lui dire "non".