Un Ubu totalement et hautement politique

Créé à Pilsen par Axel de Booseré et Maggy Jacot, "Ubus", l’un des événements scéniques de Mons 2015, sera en Belgique dès octobre. Critique.

Un Ubu totalement et hautement politique
Guy Duplat

Pilsen et Mons voulaient monter un spectacle ensemble, créé à Pilsen et venant ensuite à Mons et Liège. Le choix s’est porté sur "Ubu" d’Alfred Jarry et les metteurs en scène Axel de Booseré et Maggy Jacot, ceux qui firent les beaux jours de la compagnie Arsenic et ont fondé ensuite la Cie Pop-Up. D’emblée, le projet était hors normes. D’abord par son casting bilingue belgo-tchèque, chacun jouant dans sa langue mais avec une histoire si évidente qu’on n’aurait pas besoin de surtitres.

Les metteurs en scène ont imaginé un décor de foire et de grands rideaux colorés, avec quatre espaces où se jouent simultanément quatre épisodes de cet Ubu. L’Ubu classique et désopilant grâce au jeu enthousiasmant de Guy Pion en roi grotesque, vénal et lubrique. Mais aussi trois Ubus modernes avec des textes percutants de Jean-Marie Piemme : l’Ubu politique avec une politicienne retorse (on pense à Marine Le Pen ou à l’ex-président Klaus) tenant des discours racoleurs et d’extrême droite sous des tons doucereux. L’Ubu économique avec un trader, type Madoff, venant vanter l’argent fou et l’économie casino et, enfin, Ubu enfant en Ogre énorme, poupée saisissante conçue par Petr Forman et qui engloutit tout dans un appétit féroce : de sandwiches à la file jusqu’à se manger lui-même, image de notre propre rôle de surconsommateurs, coupables à notre manière de la folie régnante.

Quatre Ubus qui se croisent

Connaissant Axel de Booseré et Maggy Jacot, on n’est pas étonné de voir l’inventivité, le côté totalement fou et commedia dell’arte du spectacle. Mais ici ils ont encore corsé la donne en divisant les spectateurs en quatre groupes qui se croisent pour qu’ils puissent voir à tour de rôle les quatre Ubus en changeant de salle. A un moment ceux qui suivent l’Ubu classique voient débouler devant eux, d’autres spectateurs portant des calicots vengeurs ! Organiser cela demande un timing rigoureux.

Le spectacle avait une portée particulière à Pilsen, où il fut créé mercredi au Moulin à papier, une ancienne usine près de la rivière. La ville est coutumière d’un théâtre plus traditionnel. De plus, les comédiens tchèques ne sont en général pas payés pendant les répétitions, or ici ils le furent. Et surtout, c’est un spectacle très européen, très critique contre l’ultralibéralisme, ouvert aux minorités : le contraire de ce que prônait Vaclav Klaus.

La réception par le public fut très enthousiaste. A côté de Guy Pion, il y a une distribution très généreuse avec côté belge, Mireille Bailly, Béatrix Ferauge, et Gawel Seigneuret.G.Dt

On pourra voir cet "Ubus" (avec le "S") au Manège de Mons du 13 au 18 octobre et à Liège du 10 au 14 novembre.

Subsides : "Un premier pas"

Avec leur compagnie Pop-up , Axel de Booseré et Maggy Jacot ont déjà créé quatre spectacles (dont le très bon "Alpenstock"), mais sans avoir ni contrat-programme ni convention. On se souvient du drame qui éclata en 2012 quand Axel de Booseré, suivi entre autres par Maggy Jacot, fut licencié d’Arsenic à la suite d’un divorce interne et douloureux. Arsenic conserva les 600 000 euros de subvention annuelle, tandis qu’Axel de Booseré devait redémarrer de zéro. Il réclamait la moitié de la subvention en tant que cofondateur d’Arsenic et metteur en scène de tous ses spectacles. Depuis, Arsenic est largement en léthargie alors qu’Axel de Booseré a rebondi. La ministre de la Culture Joëlle Miquet lui a accordé 100 000 euros pour 2016 : "Un premier pas dans la bonne direction et un geste de reconnaissance à l’égard de mon travail et de mon histoire, mais tout n’est pas réglé pour autant", réagit Axel de Booseré.