Opéra: tous avec Hänsel et Gretel

Projections poétiques et inventives, musique chatoyante, traduction sensible du conte. Critique.

Manual Cinema
Manual Cinema ©(c) Bernard Coutant / La Monnaie De Munt
Critique de Martine D. Mergeay

On a beau connaître l’histoire depuis l’enfance, on était là, bouche bée et cœur battant, à suivre le périple des deux enfants dans la forêt, à veiller sur leur sommeil, à louer leur audace, à guetter le châtiment de la sorcière et même à pardonner aux parents…

S’il est vrai qu’un bon opéra, c’est d’abord une bonne histoire, "Hänsel et Gretel" de l’Allemand Engelbert Humperdinck (1854-1921), avait toutes ses chances. Notamment grâce à la traduction sensible du conte de Grimm en un authentique livret d’opéra, avec ses six personnages bien caractérisés, et un découpage alternant l’action - toujours vive - et le rêve intérieur, confié à l’orchestre seul.

L’orchestre, justement, est somptueux, élaboré dans l’aura de Wagner, dont Humperdinck fut longtemps l’assistant zélé, embarquant au passage l’expressivité instrumentale de son patron et son recours aux leitmotive, tout en gardant une merveilleuse alacrité dans le traitement de la scène et des voix. Une sorte de synthèse idéale entre Carl Maria von Weber et Richard Strauss (qui en dirigea d’ailleurs la création, en 1893). On est donc dans de la "vraie grande musique", même si Humperdinck, facétieux, sous-titra son opéra "Kinderstubenweihfestspiel" (Festival scénique sacré pour… jardin d’enfants), par allusion à "Parsifal"…

Associer le caractère "naïf" à la virtuosité

Saison hors les murs oblige, l’actuelle production de la Monnaie est accueillie au Bozar, sans mise en scène à proprement parler mais avec les projections live du Manual Cinema, sur grand écran, au-dessus de l’orchestre et des solistes. Une aubaine dans la mesure où ce collectif originaire de Chicago, mêlant comédiens, dessinateurs et vidéastes, parvient, en revisitant la technique du théâtre d’ombre, à susciter ou réveiller l’imaginaire collectif tout en réinventant les codes; à glisser dans ses images hors du temps une analyse liminale terriblement actuelle du "cas" Hänsel et Gretel (en bordure des champignons industriels, la pauvreté existe toujours); et à associer le caractère "naïf" attribué à l’enfance et la virtuosité.

Avec un regret : que le jeu des acteurs suivis en ombres chinoises - toujours de profil, avec leurs petits nez en trompette et leurs yeux ronds - soit aussi convenu (mais, lors des saluts, en voyant arriver sur scène cette joyeuse troupe "de l’ombre", on ne pouvait que craquer…). Notons que si la projection de l’ensemble des images est live, la partie jouée par les comédiens est filmée en amont.

Luxueuse distribution

Côté musique, il soufflait, le soir de la première, un vent d’euphorie sur l’orchestre et les chanteurs. Dès les premières mesures de l’ouverture - un mystérieux choral, tenu par les cuivres - la magie s’installa…

On put apprécier, une fois encore, la maîtrise du chef allemand Lothar Koenigs, son soutien aux chanteurs, sa capacité à susciter une véritable ivresse sonore, dans un discours à la fois fluide et architecturé, en phase, finalement, avec le visuel funambulesque de Manual Cinema, et avec la luxueuse distribution. Dietrich Henschel et Natasha Petrinsky se partagent les rôles des parents, rôles assez brefs mais exigeants, la mezzo française Gaëlle Arquez, voix corsée, lumineuse et sûre, et la soprano israélienne Talia Or, plus fragile mais d’une musicalité très personnelle, chantent respectivement Hänsel et Gretel, Ilse Eerens est la féerie incarnée, et l’incroyable Georg Nigl cartonne en sorcière.

Ultime cadeau de cet opéra hors norme : le chœur des enfants délivrés du maléfice de la sorcière Grignote, rassemblant la Maîtrise et la Choraline (directions Benoît Mernier et Benoît Giaux).

---> Bruxelles, Bozar, les 18, 20 et 22 décembre. Infos & rés. : 02.507.82.00, www.lamonnaie.be

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