Les 10 ans qui ont changé Charleroi Danses

Le quatuor dirigeant arrive en fin de mandat. Vincent Thirion, intendant général, revient sur cette décennie.

Les 10 ans qui ont changé Charleroi Danses
Guy Duplat

Le quatuor dirigeant arrive en fin de mandat. Vincent Thirion, intendant général, revient sur cette décennie. Bilan Guy Duplat

Centre chorégraphique de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Charleroi Danses s’apprête à tourner une page de son histoire. Le quatuor formé par Vincent Thirion et les chorégraphes et artistes Michèle Anne De Mey, Thierry De Mey et Pierre Droulers achève son deuxième mandat de cinq ans. Un appel à candidatures controversé a été lancé et les candidats ont jusqu’au 1er mars pour y répondre.

Des quatre, Vincent Thirion est le seul à poser sa candidature à un renouvellement de son mandat. Il ne veut rien dévoiler encore de son projet tout en indiquant qu’il veut "quelque chose de totalement neuf".

Mardi, il présentait son bilan de dix ans à la direction de la grande institution de la danse en Belgique francophone.

On se souvient que le quatuor avait succédé en 2006 au flamboyant Frédéric Flamand parti diriger le Ballet de Marseille. De son temps, il incarnait seul Charleroi Danses et avait une compagnie fixe de danseurs. A son départ, on a voulu inverser les choses et ouvrir l’institution à la diversité des pratiques chorégraphiques en Communauté française.

Attelage à quatre

L’attelage à quatre ne fut pas sans frictions. Lors du deuxième contrat-programme, Vincent Thirion est resté seul directeur avec les trois autres associés à la programmation artistique.

Il y eut surtout un conflit long et psychologiquement très douloureux entre Michèle Anne De Mey (forte du triomphe de "Kiss & Cry") et Vincent Thirion, avec avocats interposés, qui a marqué les équipes. Les choses vont se régler avec la fin du contrat-programme et l’annonce par la ministre Milquet que la compagnie de Michèle Anne De Mey allait recevoir son propre contrat-programme.

Malgré tout, Vincent Thirion juge que la direction collective fut une "expérience riche et fructueuse qui a permis de fondre différents horizons artistiques et d’apporter une empreinte rhizomique à notre institution".

En dix ans, Charleroi Danses a attiré 550 000 spectateurs (le seul "Kiss & Cry", avec 265 représentations, a attiré 260 000 spectateurs et les spectacles de Michèle Anne De Mey font à eux seuls plus de 85 % de la fréquentation des spectacles des artistes associés). Charleroi Danses a assuré 3476 représentations et signé 159 coproductions.

Thierry De Mey sera encore au prochain Kunstenfestivaldesarts avec "Simplexity" et Pierre Droulers a pu y créer une pièce aussi belle que "Soleils". On a vu à Charleroi de très grands noms comme Merce Cunningham, Anne Teresa De Keersmaeker, Trisha Brown ou Maguy Marin.

Nouveaux talents

Un point positif fut le rapport à la jeune création. Charleroi Danses a conforté des chorégraphes comme Olga de Soto, Thomas Hauert, Louise Vanneste, Joanne Saunier. Et ces dernières années ont émergé de nouveaux talents comme Youness Khoukhou, Peter Savel, Anton Lachky et Malika Djardi. Et cela même si on n’a pas encore vu surgir des nouveaux artistes à l’international comme, en Flandre, ont surgi Jan Martens et Lisbeth Gruwez.

Vincent Thirion souligne qu’à Charleroi Danses la part du budget allouée à l’artistique fut très importante, passant même de 71 % sous le premier contrat-programme à 75 % ensuite.

Charleroi Danses, c’est encore 1589 cours donnés dans le "training programme" à 25 000 participants. Ce sont des festivals aux Écuries à Charleroi, comme à la Raffinerie à Bruxelles : Danseurs, Compil d’avril, Festival hip hop. Et bien sûr la Biennale de danse même si, faute de moyens, elle n’a peut-être plus l’aura de jadis et est même concurrencée par le festival Pays de danses à Liège.

Au crédit encore de Vincent Thirion, un ancrage bien plus résolu à Charleroi et le bon aboutissement d’une magnifique nouvelle infrastructure aux Écuries, par l’architecte Jean Nouvel. Un "cadeau" de la Ville dans le sillage de la Tour bleue de la police, située en face.


L’avenir

Si l’expérience d’un quatuor à la tête de Charleroi Danses a apporté une diversité bienvenue, tout le monde s’accorde pour revenir à une direction unitaire. L’appel à candidatures a suscité la réaction du chorégraphe Thierry Smits, candidat à diriger l’institution. Cet appel semble exclure un directeur qui soit aussi chorégraphe ; il faut avoir fait des études supérieures, avoir dix ans d’expérience dans la gestion des institutions et s’engager à ne pas utiliser les subsides pour ses propres créations. Cela semble fermer la porte aux artistes et réserver le poste à des "intendants" comme Vincent Thirion ou Stéphanie Pécourt de Wallonie-Bruxelles-Théâtre, candidate aussi, dit-on. 

Philippe Busquin, président du C.A. de l’institution, dément vouloir fermer la porte à des artistes pour diriger l’institution mais il veut que celle-ci reste ouverte à tous les jeunes créateurs. L’équation sera aussi budgétaire. Quand Fadila Laanan a remplacé Frédéric Flamand par le quatuor, elle avait fait aussi une bonne affaire en économisant les contrats-programmes de Michèle Anne De Mey et Pierre Droulers. Plus question de recommencer. Il y aura un coût net. Joëlle Milquet a déjà annoncé qu’elle payerait le "billet de sortie" de Michèle Anne De Mey avec un contrat-programme pour elle. S’il aura 65 ans cette année, Pierre Droulers voudrait aussi continuer ,et qu’en sera-t-il de Vincent Thirion s’il n’est pas reconduit ? Le montant des subsides du futur contrat-programme (actuellement 3,3 millions par an) devra en outre tenir compte des surcoûts imposés par les nouvelles infrastructures. "Les arts de la danse ne représentent que 7 % des budgets arts de la scène , répond Vincent Thirion, moins que le seul budget du National. C’est le parent pauvre des arts de la scène."