Epidémie de rhinocérite

Aux Martyrs, Christine Delmotte met en scène la fable de Ionesco et ses échos. Du fanatisme à la barbarie.

culture
©Nathalie Borlée
Marie Baudet

C’est le Ionesco révolté et lucide - plus que le maître de l’absurde si souvent salué -, le petit Eugène tiraillé entre la Roumanie de son père et la France de sa mère, entre les deux langues de ses racines, le jeune professeur de français inquiet de la montée des totalitarismes, l’indigné devant la mauvaise foi des uns et le silence coupable des autres, c’est le fabuliste dénonciateur que salue Christine Delmotte aux Martyrs.

C’est aussi une parabole pour notre temps troublé que propose la Cie Biloxi 48 - qui montait naguère "Le Roi se meurt" avec, déjà, Pietro Pizzuti. Formidable funambule, magistral en monarque, l’acteur imprime autant de noblesse désenchantée au Bérenger de "Rhinocéros" (1959), cet homme frêle et décoiffé qui boit pour oublier qu’il a peur, pour se retrouver lui-même, ce modeste employé - un peu pitre, un peu amoureux transi - qui se muera en ultime résistant alors que tous autour de lui auront l’un après l’autre succombé à la rhinocérite. Cette petite société (la bourgade et ses figures, le bureau et sa hiérarchie) est campée par Isabelle De Beir, Christophe Destexhe, Aurélie Frennet, Gauthier Jansen, Julia Le Faou, Camille Pistone, Fabrice Rodriguez et Laurent Tisseyre.

Depuis qu’un dimanche, à l’heure du marché, un pachyderme a chargé dans les rues écrasées de soleil, des peaux s’épaississent, verdissent, des fronts se font moins lisses, des cornes surgissent. La logique, elle, recule, ou du moins se tord pour expliquer l’épidémie.

Nature/culture

Sans surprise, la grande salle des Martyrs s’est, du parterre au balcon, peuplée de lycéens qui, outre une œuvre phare du XXe siècle - genres mêlés, variations de ton -, découvrent une forme habillée de très peu d’accessoires, sinon descendus des cintres, d’un jeu incorporé, d’une mécanisation assumée. Quelques projecteurs mobiles et des lampes miniatures sculptent l’espace et les corps (lumières de Nathalie Borlée), chocs, pas et cavalcades font vibrer l’air (mouvements de Zoé Sevrin, sons de Fabian Finkels) : voici comment naît sous nos yeux un troupeau de bêtes sauvages, puissante allégorie de l’opposition nature/culture.

Sommes-nous tous des rhinocéros ? La question demeure et se posera lors d’une rencontre-débat, samedi à l’issue de la représentation, dans le cadre de l’Ecole des spectateurs, avec Amnesty International et la metteuse en scène.


Bruxelles, Martyrs, jusqu’au 6 février, à 20h15 (les mardis à 19h et le samedi 30/1 à 19h, dimanche 31/1 à 16h). Durée : 1h35. De 7,50 à 16,50 €. Infos & rés. : 02.223.32.08, www.theatredesmartyrs.be

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