“Fractal” ou le chaos chorégraphié

 Avec 25 interprètes, Clément Thirion écoute les étoiles et leur parle. Critique.

Marie Baudet
“Fractal” ou le chaos chorégraphié
©© Hichem Dahes

Prenez un chou-fleur (ou mieux, et encore plus joli  : un chou romanesco), détachez-en une branche, vous obtenez une réplique, en plus petit, du chou-fleur d’origine. Détachez-en un nouveau petit bouquet : voici une nouvelle miniature. Et ainsi de suite. Par ailleurs, considérez le même chou, fût-il entier, d’une distance très longue, jusqu’à ce qu’il n’apparaisse plus que comme un point : le voilà, des 3 dimensions qui le caractérisent, réduit à zéro. Question de point de vue.

Streaming live et résistance

C’est ainsi qu’en substance Clément Thirion illustre par l’exemple la géométrie fractale, établie pour décrire des systèmes d’apparence chaotique et pourtant présents autour de nous et en nous, des fougères aux brins d’ADN. Et c’est sur ces formes qu’il se base pour composer la chorégraphie envoyée en streaming live dans l’espace, à destination de potentielles intelligences extraterrestres, comme le furent jadis les plaques de Pioneer ou les disques d’or de Voyager.

Chorégraphier 25 interprètes en ces temps de disette est un tour de force, un acte de résistance, affirme Clément Thirion, qui ose le parallèle entre la recherche de vie dans l’espace et la culture, secteurs qui pour survivre doivent perpétuellement lutter. “Le système économique dans lequel nous vivons déporte inévitablement le “non rentable” dans le camp de la résistance.” Il aura mis trois ans à monter ce projet, avec l’aide du CAS (Centre des arts scéniques) et un groupe d’étudiants de l’Isac.

Au cours d’une introduction en forme de conférence, il expose comment, par radiotélescope, on vise l’alignement sur la nouvelle exoplanète Kepler 452. Bientôt il lance les écoutes, explique le pulsar (“l’expression même du chaos dans l’univers”) et dresse un bref historique de la recherche de vie extraterrestre.

Altérité et communauté

S’il s’agit de communiquer avec d’autres vies que la nôtre, se pose rapidement la question du langage. Il y répond par le mouvement, fort de son universalité, et par un autre langage de l’espace : la géométrie.

Cap donc sur la chorégraphie mathématique, développée depuis le délicieux duo “Weltanschauung” (avec Gwen Berrou). Il y avait là, déjà, quelque chose de “Cosmicomics” d’Italo Calvino  : une quête de sens, de forme, un décryptage de l’invisible avec la puissance de l’humour. Avec sa Kosmokompany (sic !), l’acteur danseur chorégraphe et passionné de sciences creuse ici à la fois du côté de l’espace, le mystère infini, et en l’humain quand il forme communauté – piste explorée déjà dans le projet participatif “The Blast Dance”, inspiré des flashmobs.

Avec “Fractal”, il s’appuie sur le groupe pour mener, dit-il, “une sorte d’expérience scientifico-chorégraphique en temps réel, n’ayant d’autre objectif que sa propre réalisation”. Filmés d’en haut (Robin Yerlès à la vidéo) et articulés sur des compositions sonores de Thomas Turine, les mouvements de cette petite foule – hypnotiques variations sur la marche – résonnent comme une allégorie cocasse du tout et de l’autre, cet inconnu. Une poésie piquante, conclue comme on tend un miroir.

Bruxelles, Balsamine, jusqu’au 6 février, à 20h30 (jeudi 4 février également à 11h). Durée : 1h20 env. Infos & rés. : 02.735.64.68, www.balsamine.be