Pour l’amour du vide ou Sisyphe revisité

"Le Vide", une création pour tous, pour sept cordes et un violon. Coup de cœur.

Laurence Bertels, à Lille
Pour l’amour du vide ou Sisyphe revisité

Des lunes et surtout des cordes qu’un spectacle de cirque contemporain ne nous avait apporté une telle plénitude. Ou comment "Le Vide/Essai de cirque", annoncé à juste titre comme l’un des sommets de la saison des Halles, remplit le spectateur de bonheur, l’emporte dans sa lenteur, sa poésie et sa fureur rentrée, dans cet autre espace-temps qui souvent lui échappe. Telle cette corde à laquelle l’acrobate Fragan Gehlker se hisse inlassablement, porté par les accords et dérivés de la Chaconne de Bach interprétée et déclinée sur scène par le violoniste, régisseur et sondier Alexis Auffray. Toute une atmosphère déjà, entre bricolages, radio cassettes et virtuosité, un climat annoncé par les écriteaux clairsemés à l’attention du public. Qui comprendra vite en quoi la lecture du "Mythe de Sisyphe" d’Albert Camus a influencé le cordéliste. Et qui frémira aux réelles prises de risques d’un spectacle où l’artiste a choisi de tout montrer, des matelas qu’il assemble sous nos yeux à la cage de scène mise à nu pour la circonstance.

De corde en corde

Point de pendrillons ni de filets de sécurité donc, l’acrobate grimpe à la corde, jusqu’à 18 mètres de haut, puisque telle est la hauteur sous barrot de la grande salle des Halles, réalise deux ou trois figures au sommet puis se lâche jusqu’en bas, se rattrapant in extremis, à quelques centimètres du sol. Il repart ensuite vers la corde suivante, reconstruit son matelas de vides d’air et de blocs de mousse, habituellement recouverts d’une housse mais montrés tels quels ici, et remonte vers le ciel.

De corde en corde, Fragan Gehlker poursuit inlassablement sa quête, recommence son labeur, peaufine sa technique et achève son ascension au ras du sol. Retour à la case départ pour mieux montrer l’absurdité abyssale du cirque et son essence, quand tout acte exige réflexion et entraîne des conséquences. Un acte qui, grâce à la dramaturgie de Maroussia Diaz Verbeke fait sens et s’inspire du principe de réalité cher à l’artiste.

La complicité qui l’unit au violoniste Alexis Auffray, les voix off sorties de vieilles cassettes à l’obsolescence non programmée, ces balades presque improvisées aux sommets de la cage de scène et surtout l’élégance de chacun de ses gestes et mouvements, ses figures proches de la danse contemporaine qu’il fréquente aussi parfois, habitent et théâtralisent ce vide vertigineux. Entre humour, philosophie et poésie, cet essai de cirque, pas prétentieux pour un sou, plaît autant aux enfants qu’aux férus d’arts contemporains ou aux personnes âgées affolées par chacune des chutes assumées, conscientes qu’en cas d’accident, il n’y aura pas de retour en arrière possible.

Enfant de la balle

Fils de cordéliste déjà et d’une mère kinésithérapeute, Fragan Gehlker, enfant de la balle formé aussi au réputé Cnac (Centre national des arts du cirque à Châlons), ayant appris tant sur le tas qu’à l’école, aurait pu passer sa vie à grimper aux cordes sans savoir pourquoi. Mû par l’envie d’explorer son rapport fusionnel d’amour haine avec la corde, il a commencé à travailler "Le Vide/Essai de cirque" pour raconter le paroxysme de l’absurdité de cette discipline. "Je me demandais très régulièrement pourquoi je faisais cela et c’est en m’attachant à cette question de refaire sans cesse la même chose que je me suis intéressé au mythe de Sisyphe" nous dit F. Gehlker pendant ses répétitions aux Halles de Schaerbeek, un moment de travail intense car le spectacle est chaque fois réécrit en fonction de l’espace dont il dispose. Un espace qu’il considère ici comme particulièrement impressionnant et adapté avec son côté anciennes Halles, dans le ventre de la ville, accessibles à tous.

Nourri par l’approche de Lars von Trier et du Dogme ou du metteur en scène hongrois de théâtre contemporain Árpád Schilling, il s’intéresse au principe de réalité. Montrer l’envers du décor, le labeur en lui-même, passer du solo au duo s’écrit dans ce respecter du principe de réalité.

"Le lien fort du cirque, c’est aussi de s’ouvrir aux arts, c’est l’endroit où on travaille avec la matière et je voulais montrer cela" explique encore le cordéliste qui joue très rarement son spectacle car peu de lieux sont susceptibles de l’accueillir. Il évolue alors dans une économie fragile, fort sans doute de la beauté d’un art qu’il porte de la terre au ciel.

Aux Halles de Schaerbeek, les 4 et 5 mars à 20h30, le 6 mars à 17h 00. Infos : www.halles.be