"Béatrice et Bénédict", objet lyrique non identifié

Revue et corrigée par Richard Brunel, l’œuvre est un curieux mélange. Malgré la musique souvent splendide de Berlioz. Critique.

"Béatrice et Bénédict", objet lyrique non identifié
©Bernd Hulig
Nicolas Blanmont

L’œuvre est réputée difficile, voire injouable. Il aura fallu le 400e anniversaire de la mort de Shakespeare pour que quelques maisons lyriques - la Monnaie aujourd’hui, Glyndebourne demain - proposent "Béatrice et Bénédict", le dernier opéra d’Hector Berlioz. Shakespeare ? Le livret, écrit par le compositeur, s’inspire du "Much ado about nothing" du grand dramaturge. S’en inspire, mais s’en éloigne trop.

La première vertu de la réécriture du livret par Catherine Ailloud-Nicolas et Richard Brunel est de revenir plus près de l’esprit shakespearien. Ils signent une comédie souvent brillante, parfois grinçante même, où toute la partition de Berlioz est maintenue, fût-ce parfois dans un ordre modifié. Le problème - et là, la réécriture n’y pouvait rien - est que, même superbe, la musique freine l’action, d’autant que les airs sont longs. On oscille sans cesse entre l’enflammé et le placide. Et comme le théâtre reprend ici ses droits plus que dans le texte de Berlioz, le hiatus semble plus fort encore. Un déséquilibre encore accru par la domination très nette des personnages féminins, plus intéressants, plus subtils et nourris de texte et de musique plus substantielle que leurs équivalents masculins. Le metteur en scène et sa dramaturge ont beau avoir gonflé le rôle du fat Somarone, voulu par Berlioz comme une caricature de certains collègues et transformé ici en prétendant éconduit, il n’en reste pas moins qu’on a l’impression d’assister à deux spectacles mêlés plutôt qu’un.

Ce problème de structure n’empêche pas de passer une bonne soirée. Brunel est un directeur d’acteurs accompli, son actualisation du propos est discrète mais efficace et les images, éclairées avec soin, sont parfois très belles. Côté musical, Berlioz est en de bonnes mains avec la baguette compétente et élégante de Jérémie Rhorer et un magnifique plateau de chanteurs tous francophones.

Brassées de fleurs

À la première jeudi (il y a deux distributions en alternance), on aura apprécié le talent scénique et vocal de Stéphanie d’Oustrac, Béatrice idéale nonobstant quelques dérapages d’intonation dans son grand air "Dieu, que viens-je d’entendre ?". Brassées de fleurs aussi pour l’Ursule d’Eve-Maud Hubeaux (une mezzo-soprano à suivre) et pour la Héro d’Anne-Catherine Gillet, franche et généreuse, avec les qualités de projection et d’intonation qu’on lui connaît mais aussi ce vibrato léger et toujours sous contrôle qui la rend reconnaissable entre toutes.

Les hommes - et notamment Julien Dran et Etienne Dupuis, Bénédict et Claudio - ne déméritent pas, même si leurs personnages sont réduits à portions congrues. Excellent comédien, Lionel Lhote a semblé vocalement un peu moins brillant qu’à l’habitude en Somarone : reste toutefois à vérifier si l’acoustique du nouveau Palais n’est pas un peu piégeuse pour certaines fréquences médianes et basses, le grave des voix féminines ayant ainsi semblé aussi plus d’une fois couvert par l’orchestre.

--> Bruxelles, Palais de la Monnaie (à Tour & Taxis), jusqu’au 6 avril. Infos & rés.: www.lamonnaie.be


Le Palais de Molenbeek

Le GPS du GSM est formel : quand on atteint enfin le nouveau Palais de la Monnaie, au fin fond de la plaine de Tour et Taxi, on est sur le territoire de Molenbeek. Joli coup de pouce de l’opéra national pour réhabiliter une commune trop souvent accablée. Certes, tous les réflexes élitaires ne se perdent pas. Le parking le plus proche de la salle est réservé aux VIP. Le vulgum pecus (concept ici relatif) devra, lui, marcher dix minutes pour atteindre les lieux. 

Et le premier signe musical (?) familier qu’il croisera sera… le bar à champagne. Mais le lieu - plus palais que tente ou chapiteau - est beau, joliment décoré et bien chauffé, et on y retrouve même quelques vénérables sièges de la salle du centre-ville, transférés ici avant d’être définitivement éliminés. Tout a été réalisé en moins de trois mois : une prouesse !