Sœurs dans le surgissement

Une actrice pour deux destins de solitude et d’exil orchestrés par Wajdi Mouawad. Critique.

Sœurs dans le surgissement
Geneviève Simon

Leurs voix ont cessé de résonner, leurs visages de défiler : l’exposition "La Fabrique des héros", réceptacle du projet "Avoir 20 ans en 2015" initié par Wajdi Mouawad, vient à peine de se clôturer au Théâtre de Namur que l’on retrouve le même artiste dans la même enceinte, cette fois avec "Sœurs", deuxième volet d’un "cycle domestique" entamé il y a peu avec "Seuls". Nommé tout récemment directeur du Théâtre national de la Colline, à Paris, Wajdi Mouawad signe le texte et la mise en scène de ce convaincant solo interprété par une Annick Bergeron qui se démultiplie avec autorité - on se souvient qu’elle fut l’interprète de Nawal dans "Incendies" (2003).

Au volant de sa Ford Taurus soumise à d’affolants tourbillons de neige, Geneviève Bergeron roule au ralenti. L’atmosphère d’apocalypse, l’exiguïté de l’habitacle sont propices à l’introspection. Brillante avocate spécialiste de la médiation dans les conflits internationaux, elle a tout sacrifié à sa réussite professionnelle. Une chanson, puis la voix de sa mère au téléphone, précipitent en elle le déferlement d’émotions. Les intempéries rendant les routes dangereuses, elle se résout à passer la nuit à Ottawa. Prisonnière malgré elle d’une chambre d’hôtel soumise à une domotique bancale - et donc déshumanisée -, elle se laisse bientôt submerger par les échecs cumulés lui revenant en boomerang : désirs trop longtemps refoulés, décisions prises pour de mauvaises raisons, réalités ignorées par confort. Au point qu’elle ne contrôle plus rien et saccage la suite aseptisée qui l’accueille.

Deux femmes, deux expertes

Toujours incarnée par Annick Bergeron, une autre femme entre alors en scène. Mandatée par la compagnie d’assurances du luxueux hôtel, Leila a pour mission de dresser un inventaire du désastre. De l’experte en médiation à l’experte en sinistre, deux femmes se succèdent donc. L’une a vu renaître son lien avec la communauté amérindienne du Manitoba quand l’autre est plus que jamais la fille d’un exilé libanais. Toutes deux sont ainsi réunies par un parcours similaire, mis en perspective par la question de la langue.

Après avoir ébloui avec "Héros", cycle tragique qui fut donné dans son intégralité dans le cadre de Mons 2015, Wajdi Mouawad se situe cette fois dans une veine plus intimiste à tendance autobiographique. Mais ses obsessions demeurent, creusées ici sous l’angle familial (qu’il poursuivra avec "Frères", "Père" puis "Mère)" : l’identité, l’exil, la guerre, l’héritage, la solitude. Du rire au grave, la narration progresse en densité vers un final intense au message puissant. Et si l’ensemble peut parfois paraître décousu, ce n’est jamais un handicap. D’autant que le dispositif scénique (signé Emmanuel Clolus) est dynamique, le plateau évolutif et que la mise en scène, mêlant habilement images filmées et musique, n’offre aucun temps mort.

Des mots contre le silence

"On a tous besoin d’une petite table en bois collée contre un mur en pierre pour parler jusqu’au bout de la nuit." Malgré les ravages de la destruction - ou grâce à eux -, Wajdi Mouawad vient réaffirmer avec conviction qu’il faut lutter encore, toujours, contre le silence en retrouvant les mots. A l’image des bisons qui traversent les plaines contre le vent, il invite à retourner sans crainte à la source du malheur, vers les chagrins ancestraux. Pour offrir une nouvelle perspective aux rêves étranglés.


Charleroi, palais des Beaux-Arts, les 15 et 16 avril. Durée : deux heures environ. De 10 à 15 €. Infos et rés. : 071.31.12.12, www.pba.be