Captivants méandres de "Warda" (vidéo)

La nouvelle création du Rideau mêle acteurs belges et canadiens, récit contemporain et allégorie. Critique.

Marie Baudet
Captivants méandres de "Warda" (vidéo)
©© ALESSIA CONTU

On a mis quinze ans à monter ce spectacle" , plaisante Michael Delaunoy en accueillant le public de la première de "Warda", jeudi. Le Belge - dont cette saison marque les 25 ans de mise en scène - a rencontré le Québécois Sébastien Harrisson en 2000. Auteur (et par ailleurs directeur artistique de la Cie des Deux Mondes et metteur en scène), celui-ci signe une pièce nourrie de ce parcours pluriel et conçue pour la production internationale qu’elle allait devenir. Répété des deux côtés de l’Atlantique avec une distribution cosmopolite, "Warda", après sa création au Rideau de Bruxelles, sera joué à Montréal puis en tournée.

La veine intimiste et réaliste dont le théâtre québécois est coutumier (cf. François Archambault et "Tu te souviendras de moi" actuellement au Vilar) trouve en l’écriture de Sébastien Harrisson un contrepoint qui pourtant ne renie rien de son terreau. Son écriture, prenant en compte les accents des interprètes, est délibérément évolutive, ludique, en phase avec le plateau.

Improbables rencontres et nœuds anciens

De Londres à Bagdad, de Paris à Anvers, de Babylone à Québec, l’intrigue décrit des méandres au gré d’improbables rencontres et de nœuds anciens. Jasmin (Hubert Lemire), jeune businessman montréalais égaré à Londres, demande son chemin à Hadi (Salim Talbi), Belge aux racines arabes qui propose de lui vendre un tapis extraordinaire. Mais pour que la transaction puisse se faire, un code est nécessaire, un mot de passe dont le surgissement va précipiter Jasmin dans sa propre constellation familiale. Sa tante Colombe (Violette Chauveau), sœur de sa mère disparue Rose (Warda, en arabe), loue une chambre à Lily (Christina Toth), étudiante en philo qui s’intéresse de près au principe d’hétérotopie formulé par Michel Foucault lors d’une conférence radiophonique en 1966 : des "utopies localisées", des "contre-espaces". Cette notion pose le jardin comme premier "lieu autre", et le tapis comme sa reproduction, sa traduction. Or le tapis - dans le récit mais aussi dans l’élégante scénographie de Gabriel Tsampalieros et sous les fines lumières de Laurent Kaye - est fait de milliers de nœuds sur une trame dense. Sur laquelle veille, le regard mi-inquiet mi-désabusé, Anneleen Vanderbruggen (Mieke Verdin), écrivaine recluse et profuse de l’imagination de qui, peut-être, tout est né.

Si à l’arrivée le mystère reste entier, il a été cultivé avec finesse, un sens aigu de l’allégorie, un manifeste goût du jeu et de l’ambiguïté.

Bruxelles, Rideau, jusqu’au 4 mai, à 20h30 (mercredi à 19h30, dimanche 24/4 à 15h). Durée : 1h30. De 8 à 20 €. Infos & rés. : 02.737.16.00, www.rideaudebruxelles.be

"Warda", suivi du conte "L’art du nouage", est publié chez Lansman Editeur, 90 pp., 12 €.