Portrait de groupe par Frédéric Dussenne

Le metteur en scène, invité par la compagnie Théâtre en Liberté, monte "Molière" d’après Boulgakov. Rencontre.

Realisateur Frederic Dussenne au theatre des martyrs
Realisateur Frederic Dussenne au theatre des martyrs ©Johanna de Tessieres
Camille de Marcilly

"Vous allez être admis dans l’intimité d’une répétition." C’est ainsi que le spectateur sera accueilli dès mercredi soir au Théâtre de la place des Martyrs au début de la pièce "Molière". Inspirée du roman de Boulgakov qui raconte la vie de Molière, l’adaptation théâtrale de Michel Bellier a été imaginée spécialement pour le collectif d’acteurs Théâtre en Liberté. Cette compagnie qui défend la notion de troupe depuis une vingtaine d’années avait à sa tête Daniel Scahaise, par ailleurs directeur du Théâtre des Martyrs. Parti explorer d’autres horizons - Philippe Sireuil a repris la direction du théâtre -, la compagnie s’est retrouvée sans chef. "Ces acteurs ont un mode de fonctionnement unique : ils assument tous tout , explique Frédéric Dussenne dans la pénombre du grenier du théâtre où sont entreposés plus d’une centaine de costumes. Sur le plateau, je n’ai pas seulement un acteur devant moi mais aussi un directeur technique, une administratrice, un compositeur, le designer de l’affiche, le responsable du planning… C’est exemplaire."

A l’origine de ce spectacle hors du commun, le désir de Frédéric Dussenne de créer un spectacle dont le sujet serait la compagnie-même. Artiste associé au Rideau, il est invité par Théâtre en Liberté pour ce projet singulier. "Les acteurs convient les spectateurs à une répétition du spectacle sur la vie de Molière. Leur collectif colle parfaitement avec la compagnie de Molière, l’Illustre Théâtre." Les points de rencontre vont bien au-delà du théâtre dans le théâtre puisque Frédéric Dussenne insuffle sa propre expérience de meneur de troupe qui s’est achevée après dix ans avec… une tétralogie sur Molière.

Un portrait de groupe

"Comment créer ensemble ?" La question est sous-entendue tout au long du spectacle. "L’expérience de la compagnie est en contradiction avec notre monde individualisé , ajoute le metteur en scène . Dans la forme, j’ai cultivé les moments où les acteurs ne font rien mais sont présents. Douze personnes sur la scène, longtemps, en même temps, c’est rare. Du collectif surgit la beauté. Je voulais faire un portrait de groupe."

Cette aventure humaine permet de parler de la vie et du monde. "Le théâtre ne parle jamais aussi bien du monde que lorsqu’il parle… de théâtre , écrit Frédéric Dussenne . On ne peut parler du monde qu’à partir d’un point de vue honnête , explique-t-il . Quand on fait du théâtre, c’est forcément via le théâtre. On regarde le monde par l’instrument avec lequel on travaille. Dans le théâtre, il y a un mensonge qui permet d’atteindre une vérité, plus secrète, moins visible, sur un visage, dans un silence. Qu’est ce que c’est, faire du théâtre ? C’est avoir des utopies et être confronté parfois à des limites très triviales. Arriver à une tension entre un rêve et une réalité qui peut faire tout s’effondrer. Faire du théâtre, c’est parvenir à un équilibre."

Le théâtre, c’est aussi une perspective et un temps de recul nécessaires pour offrir un regard sur notre société … Rivière disait : "Le théâtre est un journal d’hier qui permet de lire celui du jour. On a un décalage intéressant. Quand on entend Conti (qui poursuit et accuse Molière, NdlR) parler de blasphème et d’incroyants, cela a un écho incroyable avec l’actualité."

Une vie extraordinaire

Crises. Acteur, auteur, metteur en scène, chef de troupe… Molière, artiste protéiforme, a connu deux grandes crises, selon Frédéric Dussenne. "Une, intime, autour du secret de sa femme : les historiens ne sont pas sûrs de l’identité des parents d’Armande, l’hypothèse la plus tragique est qu’elle soit la fille de Molière ce qui serait un inceste avéré. Au minimum, elle serait la fille de Madeleine (sa précédente compagne, NdlR) , c’est déjà beaucoup. Son intimité va faire une grande part de ses pièces. La deuxième crise, c’est la censure politico-religieuse. Le prince de Conti, pivot important de la vie de Molière, d’abord son premier protecteur, libertin, s’est converti à la dévotion. Il va attaquer Molière qui écrit alors "Tartuffe", "Amphitryon"…" 

L’œuvre s’articule autour de l’intime et du politique, explique le metteur en scène. C’est cette vie extraordinaire qui se termine tristement alors que Molière " est enterré comme un chien, les comédiens ne pouvaient pas être enterrés en terre chrétienne" que retrace le spectacle : "C’est le trajet de quelqu’un qui va au bout des possibilités."

---> Bruxelles, Martyrs, du 20 avril au 28 mai. Infos & rés. : 02.223.32.08, www.theatredesmartyrs.be