L’affaire Dutroux jouée par des enfants : pleine réussite

« Five Easy Pieces » de Milo Rau sur l’affaire Dutroux est bien l’événement du Kunsten.

L’affaire Dutroux jouée par des enfants : pleine réussite
©Phile Deprez
Critique Guy Duplat

Il régnait beaucoup de fantasmes et de craintes sur ce que pourrait être un spectacle joué par des enfants sur l’affaire Dutroux. Mais samedi soir, toute réticence était balayée. « Five Easy Pieces » monté par Milo Rau avec 7 enfants de 8 à 13 ans est un formidable moment, l’événement de ce Kunstenfestivaldesarts.

On connait la capacité du grand metteur en scène d’origine suisse, Milo Rau, d’empoigner les sujets politiques actuels (Rwanda, Congo, Balkans, Syrie). Il le confirme avec ce grand conte noir sur le traumatisme qui frappa la Belgique il y a 20 ans exactement. Il expliquait avoir choisi ce sujet car l’horreur de l’affaire et le sursaut de la Marche blanche représentaient à la fois le « trou noir » d’une Nation et son affirmation. L’Affaire Dutroux apparaît comme un moment, symbolique, inscrit dans le corps des fillettes, de l’effondrement d’une illusion collective belge, voire européenne.

Le spectacle tout en finesse et intelligence s’articule en cinq chapitres joués par les enfants avec chaque fois, un prélude interprété sur scène par eux et sur écran par des adultes. Tour à tour, ils jouent le père de Dutroux, lors de l’indépendance du Congo et le meurtre de Lumumba (Dutroux est né au Congo) et puis le père devenu vieux, un policier qui a raté les fouilles et découvert l’horreur, Sabine Dardenne enfermée dans la cave écrivant des lettres à ses parents jamais remises par Dutroux (un chapitre poignant), les parents de Julie Lejeune effondrés (autre grand moment d’émotion) et, en final, l’enterrement des fillettes sans les politiciens chassés de la cérémonie devenue l’exorcisme d’un pays qui avait « dysfonctionné ».

Distance brechtienne

Dans un dispositif subtil mais très clair, on retrouve aussi sur scène, un acteur adulte jouant le metteur en scène du spectacle, créant une distanciation brechtienne. On voit sans cesse qu’il s’agit bien d’un jeu d’acteurs, d’une représentation de théâtre.

Deux questions se posaient. D’abord : que peut apporter de voir ce drame archi-connu, joué par des enfants ? Tout. On dit que « la vérité sort de la bouche des enfants ». Quand un enfant reprend un mot grossier qu’un adulte a dit par mégarde, on est déstabilisé, l’enfant nous a « déshabillé ». Que dire ici quand ils reprennent, avec un talent fou d’ailleurs, nos errements, nos manques, nos drames, notre face obscure. Quelle claque au monde adulte qui a créé cet univers du mal dans lequel a poussé un Dutroux.

La seconde question est l’impact d’une telle pièce sur ces sept enfants ? Tout montre que Milo Rau a agi avec une finesse formidable. Il est lui-même père de deux filles de 6 et 9 ans. Il a laissé les enfants révéler leurs hobbies et leurs rêves de futur, parler de la mort ou des nuages. Chacune des cinq scènes est précédée et suivie d’un moment de « libre parole » où les enfants peuvent mettre leurs mots sur ce qui s’est passé. Milo Rau a utilisé le fait qu’une fille a une voix formidable (elle chante John Lennon et Rihanna), qu’un autre joue du piano, un troisième danse, un autre joue de l’accordéon, un quatrième a eu une greffe du foie. Tout est fait pour que les enfants qui sont ancrés dans le vrai et incapables de simuler, puissent « jouer » les scènes.

Tenir compte de leurs vies propres ne signifie pas improvisation, au contraire, car tout est au final, figé au mot près et dirigé par un « coach » sur scène (excellent Peter Seynaeve) qui se montre volontairement directif.

A voir les enfants à l’aise et heureux, ce fut un exercice magnifique et respectueux. Ils s’appellent Rachel, Maurice, Pepijn, Willem, Polly, Elle Liza et Winne.

Milo Rau Five Easy Pieces, au Théâtre Varia, Bruxelles, jusqu’au 22 mai