Ici et maintenant, entendre les voix de l’Iran

Amir Reza Koohestani décortique la rumeur dans un pensionnat de jeunes filles.

Ici et maintenant, entendre les voix de l’Iran
©Amir Hossein Shojaei
Marie Baudet

En 2004, grâce au Kunstenfestivaldesarts, le public bruxellois découvrait le travail singulier d’un jeune metteur en scène iranien. Souvenir vif de "Dance on glasses", ce couple au milieu duquel la distance - la progressive rupture - se matérialisait par une très longue table, dans l’espace intime de L’L. Amir Reza Koohestani (Shiraz, 1978) acquit avec cette pièce une renommée internationale. Le Kunsten l’inviterait plusieurs fois ensuite. Avec " Amid the clouds " en 2005, puis "Quartet : A Journey North" en 2008, "Where were you on Jan 8th ?" en 2010 et "Timeloss" en 2014.

C’est donc un des artistes les plus fidèles au Kunsten - et inversement - qu’on retrouvait lundi. Composée lors d’une résidence d’écriture à Stuttgart, et créée en juillet 2015 au Théâtre de la Ville de Téhéran, sa pièce "Hearing" tourne en Europe et sera au Festival d’Avignon du 21 au 24 juillet. A Bruxelles, le dispositif, comme toujours d’une grande simplicité visuelle, écrin à sa sophistication dramaturgique, tire un joli parti de l’architecture du Palais des Beaux-Arts, ses couloirs, ses halls. Car le hors-champ, comme le non-dit, prennent chez Koohestani de folles résonances.

Sculpteur du temps qui passe

Dans un pensionnat pour jeunes filles, on a entendu une voix. Une voix masculine. Il s’agit de tirer au clair cette affaire. Neda a-t-elle reçu clandestinement son petit ami ? Samaneh l’a-t-elle vu, ou seulement entendu ? Qui a écrit le rapport ? Quel crédit accorder aux témoignages ?

Or la personne qui mène l’enquête n’est pas un mollah, simplement une étudiante un peu plus âgée, qui avait la clef donc la responsabilité du dortoir, et cherche surtout à s’éviter les ennuis...

"Partout dans le monde, les autorités ne doutant pas de leur légitimité aiment à s’asseoir face à vous et à vous demander de prouver que vous ne mentez pas" , explique Koohestani , maître en nuances et orfèvre de l’ambiguïté, sculpteur du temps qui passe. Articulé autour de l’ouïe, "Hearing" questionne amplement le regard, mais aussi la fierté, la naïveté, l’honnêteté, le regret, dans un fascinant feuilletage de sens et de temporalité, auquel donnent corps et densité Mona Ahmadi, Ainaz Azarhoush, Elham Korda et Mahin Sadri, magnifiques actrices.

Bruxelles, Palais des Beaux-Arts (salle M), jusqu’au 26 mai, à 20h30. Durée : 1h10. En farsi surtitré fr/nl. Infos & rés. : 02.210.87.37, www.kfda.be


"Chaque jour un peu plus", théâtre vérité au féminin pluriel

On les découvre début novembre, au Théâtre des Abbesses, à Paris. Elles sont trois, vêtues de sombre. Elles s’affairent dans la cuisine figurée sur le plateau. Tâches banales, quotidiennes, nourricières, tantôt répétées comme sans y penser, tantôt appliquées avec précision. Elles se racontent.

L’une est la maîtresse d’un footballeur célèbre. Une autre s’est affranchie de la tradition en découvrant l’alpinisme. La troisième est veuve de guerre d’un héros national. Elles s’appellent Shahlâ, Leylâ et Mahnâz. Sous la plume de Mahin Sadri (par ailleurs liée au Mehr Theatre Group et actrice dans "Hearing" d’Amir Reza Koohestani) et dans la mise en scène d’Afsâneh Mâhian, ces trois destins, se révélant, révèlent dans la foulée une tranche d’histoire de l’Iran, de 1981 (deux ans après la révolution) à 2013.

De mots, de faits, de gestes

Leurs monologues s’entrecroisent dans une dramaturgie kaléidoscopique, sans facilité, faisant de "Chaque jour un peu plus" un spectacle à la fois complexe et d’une grande lisibilité. Outre les trois récits - que portent ici aussi de remarquables comédiennes : Setareh Eskandari, Elham Korda, Baran Kosari - existe un paysage musical et un hors-champ sonore (signé Mohammad Reza Jadidi) où tout semble n’être que révolution, religion, lutte. La part des hommes, là où le féminin pluriel dont témoigne le plateau s’impose par la force des rêves, des regrets, des élans, de la pulsion vitale mais aussi des renoncements, avec tout le poids, toute la poésie du quotidien et de ses gestes.

Ici et maintenant, entendre les voix de l’Iran
©BOZAR


Car s’il s’agit ici sans conteste d’un théâtre de mots - choisis, ciselés, assenés même -, d’un théâtre de faits aussi, plus tragiques qu’anecdotiques, le mouvement y revêt une importance singulière, pour ce qu’il dit de l’acclimatation du corps à la société qui l’abrite, de ses tendresses, de ses luttes, de sa survie. Epuré dans la forme, profus par le sens, un bijou très contemporain.

Bruxelles, Bozar, les 9 et 10 juin. En farsi surtitré fr/nl. Infos & rés. : 02.507.82.00, www.bozar.be