Dans la peau d’un bourreau

Guy Cassiers adapte le formidable roman de Jonathan Littell « Les Bienveillantes ». Impressionnant. Critique.

Guy Duplat
Dans la peau d’un bourreau
©Kurt Van der Elst

On a la chance de pouvoir voir maintenant la superbe adaptation du roman « Les Bienveillantes » par Guy Cassiers au Kaaitheater, à Bruxelles, avec des surtitres en français. C’est un projet européen, mené avec des acteurs du Toneelhuis d’Anvers dont Cassiers est le directeur et du Toneelgroep d’Amsterdam d’Ivo Van Hove.

On se souvient du roman de Jonathan Littell qui reçut le Goncourt en 2006, un des romans majeurs du XXIe sicle, un choc absolu. Dès la première année, le roman s’était déjà vendu à 700 000 exemplaires. Il raconte l’histoire d’un nazi, Max Aue, sur le front de l’Est, en Ukraine, participant au massacre des Juifs, dans l’enfer de Stalingrad et dans la débâcle de Berlin. Un très gros roman, parfaitement documenté, qui nous place dans la peau d’un bourreau. Une identification très inconfortable.

Dans l’exergue du roman, rappelé sur scène par le grand acteur hollandais Hans Kesting qui joue Max Aue, Jonathan Littell nous met en garde par la voix de Max Aue : « Si vous êtes né dans un pays ou à une époque où non seulement personne ne vient tuer votre femme, vos enfants, mais où personne ne vous demande de tuer les femmes et les enfants des autres, bénissez Dieu et allez en paix. Mais gardez toujours cette pensée à l’esprit : vous avez peut-être eu plus de chance que moi, mais vous n’êtes pas meilleur. Car si vous avez l’arrogance de penser l’être, là commence le danger. »

Même Hitler ou Staline n’auraient jamais existé sans l’armée des fonctionnaires et des gens ordinaires qui ont accepté de les suivre. Le danger, disent Littell et Cassiers, ce ne sont pas tant les sadiques que les hommes ordinaires (nous) qui peuvent peu à peu suivre les pires folies.

Une thèse qui interpelle aujourd’hui où notre seuil de révolte diminue chaque jour face aux drames inouïs de Syrie ou de Méditerranée, nous entraînant à une insensibilité horrible face aux pires horreurs et à la montée irrésistible d’une nouvelle extrême droite.

Comme le livre est très gros, le spectacle se concentre sur trois étapes du livre : Kiev et les discussions éthiques entre nazis sur les premiers massacres massifs de 30000 Juifs dans la tranchée de Babi Yar, puis l’enfer de Stalingrad et enfin, Berlin et la fin hallucinée du nazisme.

Boltanski et Shiota

La pièce n’est jamais « illustrée » par des croix gammées, des costumes SS ou des films d’époque. La force et la cruauté du roman sont dans la langue et les faits rapportés, plus que dans ce qu’on voit. Mais Guy Cassiers reste néanmoins aussi un maître dans la création d’images très dépouillées évoquant l’horreur : des rails de chemin de fer parallèles à la scène, coupent celle-ci en deux, indiquant les trains de la déportation. Devant, on est encore dans l’humanité, derrière, c’est l’engrenage du mal. Au fond de la scène, un mur de casiers comme dans une oeuvre de Christian Boltanski, le maquis des bureaucrates dans lequel se niche la banalité du mal dénoncée par Hannah Arendt. Des dizaines de chaussures abandonnées par les victimes juives sont nouées à des fils rouges comme dans une oeuvre de Chiaru Shiota. Des projections quasi abstraites sont tourmentées comme les cauchemars de Max Aue et ses violentes crises intestinales. Un jeune enfant juif joue Bach au violon.

Guy Cassiers a choisi aussi de montrer l’ambiguïté des personnages chez Littell (Max Aue, homosexuel secret, des aryens qui ressemblent à des Juifs, etc.). Dans le spectacle, des femmes jouent aussi le rôle d’hommes et un tueur à Kiev peut devenir une victime à Berlin.

Un long spectacle (3h30) qui parle d’abord à l’esprit certes, mais aussi au ventre et au cœur avec d’excellents acteurs. En plus d’Hans Kesting, on y retrouve par exemple deux habituées de Guy Cassiers : Abke Haring et Katelijne Damen.


« De welwillenden » (« Les Bienveillantes ») au Kaaitheater, Bruxelles, jusqu’au 4 juin, 19h.